Dépasser nos bulles culturelles et débloquer le potentiel missionnaire de nos Églises

Dépasser nos bulltes culturelles

Pourquoi une étude sur la diaspora chinoise nord-américaine devrait-elle réveiller nos Églises francophones ce dimanche ?

Il y a peu, la chercheuse Jackie J. Hwang publiait sur ChinaSource une analyse décapante : « Looking to the Future of Diasporic Chinese in Cross-Cultural Ministries » [Perspectives d’avenir pour les Chinois de la diaspora dans les ministères interculturels].

Pour elle, les Églises chinoises d’Amérique du Nord ont longtemps fonctionné comme des oasis culturelles. On y accueille les immigrants, on évangélise entre soi, on conserve la langue du pays d’origine. Or, un double virage s’impose aujourd’hui :

  • Il est temps de regarder vers l’extérieur (outward) : servir au-delà de son propre groupe ethnique.
  • Il est temps de regarder vers l’avenir (forward) : intégrer enfin la deuxième génération biculturelle.

J’ai l’impression que si on changeait le décor, qu’on retirait les étiquettes, eh bien… le diagnostic ne serait pas si différent chez nous ! Nous suivons naturellement une tendance risquée : celle de faire du Sauveur du monde le Sauveur de notre seul coin de France (ou d’ailleurs, là où nous sommes).

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1. L’illusion de la « réserve indienne » : dépasser l’oasis culturelle

Une question toute bête : en pratique, est-ce que mon Église fonctionne encore comme une ambassade culturelle plutôt qu’une base de lancement vers d’autres champs ?

Qu’il s’agisse d’une communauté issue de l’immigration à Paris, ou d’une assemblée traditionnelle en province, nous avons tous ce réflexe d’auto-préservation. On crée un environnement « culturellement confortable ». Tout le monde y partage les mêmes codes, les mêmes expressions, la même vision du monde. On prend soin des siens et, à la rigueur, on cherche à évangéliser ceux qui nous ressemblent déjà.

C’est humain, mais on risque de tomber dans un piège.

En missiologie, les travaux d’Enoch Wan sont clairs sur la diaspora missiology [missiologie de la diaspora]. J’essaie de vous résumer sa pensée rapidement. Il existe quatre manières dont l’Église et les populations migrantes interagissent pour accomplir la mission chrétienne.

  1. La mission vers la diaspora (mission to the diaspora). Évangélisation et service social menés par l’Église locale ou des agences missionnaires traditionnelles envers les migrants et réfugiés nouvellement arrivés dans leur pays d’accueil.
  2. La mission à travers la diaspora (mission through the diaspora). Action des migrants chrétiens qui s’organisent pour évangéliser et implanter des Églises auprès des membres de leur propre communauté ou groupe ethnique au sein du pays d’accueil.
  3. La mission par la diaspora (mission by the diaspora). Effort missionnaire actif où les chrétiens de la diaspora franchissent les barrières culturelles pour évangéliser d’autres groupes ethniques ou la population locale du pays d’accueil.
  4. La mission au-delà de la diaspora (mission beyond the diaspora). Engagement des Églises de la diaspora dans des projets missionnaires globaux, envoyant des ressources ou des missionnaires vers leur pays d’origine ou d’autres nations du monde.

Cette grille de lecture montre que les Églises de diaspora ne sont pas de simples stations de transit destinées à préserver une culture d’origine, mais de véritables fers de lance pour le renouveau spirituel de nos sociétés occidentales.

Lire aussi : ce modèle s’incarne puissamment là où les croyants traversent les clivages culturels sur leur propre sol.

Une communauté ne peut pas s’arrêter aux étapes « vers la diaspora » ou « par la diaspora vers ses proches ». La maturité spirituelle commence quand la communauté devient un agent de bénédiction au-delà de son propre groupe. La mission de Dieu ne s’arrête pas aux frontières de nos affinités culturelles.

2. Le « syndrome de l’éternel enfant » : intégrer la 2e génération

Jusqu’à quel âge faut-il attendre dans nos assemblées pour cesser d’être considéré comme « le jeune » de service ? C’est ici que l’analyse de Jackie Hwang touche une corde sensible. Elle identifie ce qu’elle appelle le Perpetual Child Syndrome : le syndrome de l’éternel enfant. Dans de nombreuses Églises, la structure sociale et le respect bien légitime des aînés créent une hiérarchie implicite.

Résultat ? La deuxième génération — ces jeunes adultes nés ou grandis ici, parfaitement biculturels — reste cantonnée à un statut d’exécutant. Avouons-le : on les consulte pour la régie son ou l’animation des enfants. Rarement pour les décisions stratégiques, la vision de l’Église. C’est pourtant cette génération biculturelle qui possède les clés d’une évangélisation interculturelle authentique : une approche débarrassée des réflexes ethnocentriques, capable de dialoguer en profondeur avec une jeunesse en quête d’identité.

Pendant que nous débattons des détails d’organisation interne, nous stérilisons une génération entière. Celle qui possède l’agilité culturelle, la maîtrise des codes contemporains, la sensibilité nécessaire pour bâtir des ponts. Vers la société post-chrétienne. Vers les peuples sans accès à l’Évangile qui vivent déjà à côté de chez nous.

3. Le super-pouvoir missionnel et missionnaire des « décalés »

Ouverture à l'autre

Et si le fait de ne rentrer parfaitement dans aucune case était exactement ce dont Dieu a besoin pour sa mission ? Les personnes biculturelles connaissent bien ce sentiment d’être « en décalage ». On l’appelle le Perpetual Foreigner Syndrome : le sentiment d’être perçu comme un éternel étranger. Mais plutôt que de voir ce décalage comme une blessure ou un handicap, l’Évangile le transforme en qualification divine.

Qui est mieux armé pour comprendre l’exilé, le marginalisé ou l’étudiant étranger que celui qui a lui-même expérimenté la frontière ? Dans l’histoire biblique, ce sont toujours les déplacés, les biculturels. Les Joseph, les Daniel, les Néhémie, les disciples dispersés de la première Église. Dieu s’en sert comme passeurs d’Évangile.

Dans son étude, Hwang donne un exemple concret. Une Église chinoise de la région de Chicago a choisi de mobiliser ses jeunes adultes. Pas pour réorganiser le culte interne, mais pour aller servir des réfugiés afghans installés dans leur ville. L’accueil des réfugiés et des déracinés cesse alors d’être un simple service d’entraide humanitaire : il devient le lieu même de la rencontre fraternelle et de la réconciliation en Christ.

Lire aussi : avant de bâtir des programmes ou des stratégies complexes, l’amitié authentique ouvre les cœurs les plus fermés.

Le décalage culturel est devenu le terrain d’une compassion incarnée.

Tout ce que nous pourrions faire… !

La mission pionnière est trop urgente pour qu’on se presse. Il ne s’agit pas de lancer un grand programme de plus, mais de déplacer notre regard. Répondre au mandat missionnaire, cela ne commence pas toujours par un billet d’avion pour l’autre bout du monde. La mission de proximité prend vie dès que nous franchissons le seuil de notre porte pour aller vers l’autre.

Voici trois questions concrètes pour transformer cette lecture en décision, cette semaine :

  1. Identifier l’invisible : quelle est la population, le groupe culturel ou la minorité qui vit à moins de deux kilomètres de ton lieu de culte, et vers laquelle ton Église n’a jamais fait un pas intentionnel ?
  2. Créer un espace d’écoute : peux-tu inviter cette semaine un jeune adulte — ou un membre d’une autre génération — pour un café, sans ordre du jour, avec cette seule question : « Comment vois-tu la responsabilité de notre Église envers ceux qui ne connaissent pas l’Évangile hors de nos murs ? ».
  3. Lâcher le contrôle : quel projet d’action sociale, d’accueil ou de service transculturel pourrais-tu confier en toute autonomie à une équipe de jeunes adultes de ton assemblée, en acceptant qu’ils le fassent avec leurs propres codes ?

Nous sommes bénis pour bénir… au-delà de nos frontières culturelles.

  • Avez-vous le sentiment que votre communauté locale s’adresse encore prioritairement à « ceux qui vous ressemblent déjà » ?
  • Dans votre assemblée, comment la deuxième génération (les jeunes adultes biculturels) est-elle consultée pour bâtir la vision et dépasser le statut d’exécutants ?
  • Parmi les populations ou minorités installées près de votre lieu de culte, quelle est celle vers laquelle Dieu vous pousse à faire un premier pas d’amitié cette semaine ?

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