Si la mission est censée transformer le monde, pourquoi l’histoire démontre-t-elle si souvent qu’elle a elle-même besoin d’être transformée… et qui osera le dire ? Face à un monde qui se déchristianise et souffre, allons-nous nous contenter d’engranger notre moisson dans une grange en feu, ou oserons-nous redécouvrir la mission non comme une conquête, mais comme le souffle de l’Esprit qui nous jette au-devant de l’autre ?
Carte d’identité (notice bibliographique)
| Titre | Dynamique de la mission chrétienne : Histoire et avenir des modèles missionnaires |
| Titre original | Transforming Mission: Paradigm Shifts in Theology of Mission |
| Auteur | David Jacobus Bosch (1929–1992) |
| Éditeurs | Karthala / Labor et Fides / Haho — Lomé / Paris / Genève |
| Année (fr.) | 1995 (édition originale anglaise : Orbis Books, 1991) |
| Pages | 776 |
| Genre | Monographie — Missiologie / Théologie de la mission |
| Classif. | 266.001 — Philosophie et théorie de la mission / Missio Dei |
La mission chrétienne n’est pas une réalité statique ni une conquête impérialiste transmise de génération en génération : elle est un concept vivant qui a subi de profondes transformations à travers vingt siècles d’histoire. C’est la participation dynamique de l’Église à la missio Dei (la mission de Dieu). Nous nous trouvons aujourd’hui au milieu d’un nouveau changement de paradigme, du paradigme de la modernité vers un paradigme postmoderne, œcuménique et holistique. Comprendre cette transformation est indispensable pour pratiquer une mission fidèle, créative et responsable.
A.1L’auteur en quelques lignes
David Jacobus Bosch (1929–1992) est un missiologue sud-africain, professeur à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA) à Pretoria. D’origine afrikaner réformée, il évolue vers une critique lucide du nationalisme chrétien blanc tout en restant théologiquement ancré dans la tradition réformée. Ancien missionnaire au Transkei, il choisit de ne jamais fuir son pays et s’oppose à l’apartheid de l’intérieur avec une « courageuse humilité ». Il meurt dans un accident de voiture en 1992, l’année qui suit la publication de son chef-d’œuvre, laissant une œuvre inachevée mais déjà monumentale. Son testament théologique est considéré aujourd’hui comme la référence absolue de sa discipline.
A.2Contexte de création
Bosch commence à rédiger ce livre à partir de 1985, après avoir dépassé le cadre de son précédent ouvrage Witness to the World (1980). Il passe six mois de recherche intensive à Princeton Theological Seminary en 1987 grâce à une bourse de l’Université d’Afrique du Sud. L’ouvrage naît dans un contexte de triple crise : la crise de la modernité (chute des certitudes éclairées), la crise post-coloniale (remise en question du lien entre mission et colonisation), et la crise de l’apartheid en Afrique du Sud, dont Bosch est contemporain et témoin actif. Il veut écrire non pas un manuel de plus, mais une œuvre qui « refuse d’accepter la réalité telle qu’elle est ».
En parallèle : avant 1900, 81 agences missionnaires nord-américaines existaient. Entre 1950 et 1959 seulement, 113 nouvelles furent créées… sur des bases idéologiques héritées des Lumières que Bosch va précisément questionner.
B.1Structure de l’œuvre | Chapitre par chapitre
Introduction — La mission : la crise contemporaine
Bosch ouvre sur le constat d’un double mouvement : Transforming peut qualifier la mission (elle transforme le monde) ou la décrire comme objet de transformation (elle est elle-même transformée). Cette ambiguïté est revendiquée comme moteur de tout le livre. La définition provisoire qu’il propose : « La mission est le service de l’Église, rendu possible par la venue du Christ et l’aube de l’événement eschatologique du salut ». La mission est à la fois le « oui » (compassion) et le « non » (jugement prophétique) de Dieu au monde.
Partie 1 — Les modèles du Nouveau Testament (chapitres 1–4)
Il n’y a pas de théologie missionnaire uniforme dans le Nouveau Testament, mais une mosaïque répondant à des crises spécifiques. Bosch analyse trois « sous-paradigmes » missionnaires :
Partie 2 — Les paradigmes historiques (chapitres 5–9)
Bosch emprunte à Thomas Kuhn sa théorie des « changements de paradigme » pour structurer l’histoire de la missiologie en cinq grandes époques :
Partie 3 — Le paradigme postmoderne émergent : les 13 éléments (chapitres 10–12)
C’est le cœur du livre. Bosch identifie treize éléments d’un paradigme missionnaire œcuménique émergent, intimement liés, non isolables :
- Mission comme Église-avec-les-autresLa mission n’est exercée ni par le pape ni par les sociétés missionnaires, mais par la communauté locale réunie autour de la Parole et des sacrements, et envoyée dans le monde.
- Mission comme Missio DeiDieu lui-même est le sujet de la mission. La mission de l’Église n’est qu’une participation à la mission de Dieu au monde. Concept central issu de Willingen (1952).
- Mission comme médiation du salutRéconciliation entre dimensions « verticales » (proclamation, sacrements) et « horizontales » (justice, transformation sociale). Le salut est holiste et intégral.
- Mission comme quête de justiceL’« option préférentielle pour les pauvres » n’est pas optionnelle. La solidarité avec les marginalisés est un « étalon (yardstick) missionnaire » (Melbourne 1980). Les pauvres sont le locus herméneutique de la théologie.
- Mission comme évangélisationRéaffirmation de la proclamation verbale : ni absorption dans la seule action sociale, ni évangélisme désincorporé du contexte.
- Mission comme contextualisationL’Évangile doit s’incarner dans chaque culture. Pas de concordisme, mais une herméneutique créative entre le texte et le contexte.
- Mission comme libérationDialogue critique avec la théologie de la libération. La libération opère à trois niveaux : socio-politique, personnel et spirituel.
- Mission comme inculturationDistinction entre « acculturation » (adaptation superficielle) et « inculturation » (transformation mutuelle). L’interculturation est bidirectionnelle : l’Occident apprend autant des Pays du Sud qu’il n’enseigne.
- Mission comme témoignage communL’œcuménisme n’est pas optionnel en mission : le monde a le droit de voir l’Église unifiée.
- Mission comme ministère du peuple entier de DieuDéveloppement d’une théologie du laïcat. Les « petites communautés de base » comme modèle missionnaire d’avenir.
- Mission comme témoignage aux autres traditions religieusesNi exclusivisme agressif, ni relativisme syncrétiste : un dialogue missionnaire respectueux dans la vulnérabilité.
- Mission comme théologieLa missiologie n’est pas une sous-discipline, c’est la « mère de la théologie ». Toute théologie authentique est missionnaire.
- Mission comme action dans l’espéranceL’eschatologie comme moteur de l’engagement présent. Ni fuite du monde, ni optimisme naïf, mais une espérance active ancrée dans le « déjà-et-pas-encore » du Royaume.
B.2Arcs thématiques majeurs
Bosch démontre que chaque époque a produit sa propre compréhension de la mission, souvent en réaction aux paradigmes précédents. En mobilisant la sociologie des sciences (Kuhn, Hans Küng), il montre que chaque époque réécrit la théologie de la mission selon son propre système de référence. « Ce processus de transformation n’a pas encore pris fin — et ne le prendra jamais. » (de sa préface en anglais).
Bosch consacre une large part du livre à démontrer comment la mission du XIXe siècle s’est liée à l’idéologie des Lumières (rationalisme, progressisme, colonialisme, volontarisme). Face aux échecs de la modernité (guerres, marxisme, sécularisation, apartheid), la mission doit devenir holistique : évangélisation et responsabilité sociale indissociablement unies.
Bosch refuse de trancher entre évangélisation et action sociale, entre Église locale et mission mondiale, entre fidélité à la tradition et adaptation culturelle. Sa structure est magistralement dialectique : il excelle à tenir ensemble des pôles opposés en « tension créatrice ». C’est l’hétérogénéité biblique elle-même qui l’autorise.
B.3Les « murs à abattre »
Bosch identifie six obstacles majeurs qui freinent une mission fidèle et libératrice :
| Obstacle | Comment Bosch le décrit | Vision proposée |
| Concordisme biblique | Application mécanique des textes du NT à notre contexte, sans médiation herméneutique. | Herméneutique critique : dialogue entre l’auto-compréhension des premiers chrétiens et la nôtre. |
| Mur colonial | Confusion entre mission chrétienne et expansion occidentale. « Mission et destinée évidente. » | Dissociation radicale : la mission n’est pas la civilisation, mais le Royaume. Inculturation bidirectionnelle. |
| Mur des Lumières | Opposition entre salut des âmes et action sociale : « le grand fossé ». | Salut holistique et intégral : évangélisation et justice sont indissociables. |
| Ecclésiocentrisme | L’Église confondue avec le Royaume de Dieu, l’institution missionnaire devenant sa propre fin. | Missio Dei : l’Église est envoyée, pas le centre. Elle est signe, sacrement et avant-goût du Royaume. |
| Eschatologie privatisée | Réduction de l’espérance à un salut individuel post-mortem, sans engagement dans l’histoire. | Eschatologie historique et communautaire : agir maintenant en attendant le Royaume. |
| Cléricalisme / Arrogance exclusive | Mission réservée aux professionnels. Traiter les autres religions comme des territoires à conquérir. | Théologie du laïcat et communautés de base. Dialogue dans la vulnérabilité. |
Bosch conclut que missiologia semper reformanda est : la missiologie doit toujours se réformer, comme l’Église elle-même. Il appelle à une missiologie qui soit non ancilla theologiae (servante de la théologie), mais ancilla Dei mundi : servante du Dieu du monde. L’image finale est celle d’une Église pèlerine et vulnérable, envoyée, qui refuse d’accepter le monde tel qu’il est, et qui agit dans la tension créative du « déjà-et-pas-encore » du Royaume. Une mosaïque vibrante où chrétiens de tous continents marchent ensemble, partageant le pain avec les pauvres, irradiant la lumière du Christ crucifié et ressuscité comme un « avant-goût » du Royaume qui vient.
B.4Style & procédés littéraires
Le ton de Bosch est à la fois prophétique et académique, rare mariage qui lui confère une autorité singulière. Son registre est encyclopédique mais rendu accessible par de puissantes synthèses. Il pratique l’« observation participante non partisane » : objectivité frappante et profond engagement coexistent. Le style est dense, érudit, saturé de références croisées, mais structuré par des sous-titres clairs qui guident le lecteur à travers un raisonnement en spirale.
Il utilise systématiquement la technique du « tiers chemin » : face à deux positions antagonistes, il trace une troisième voie qui intègre les tensions sans les réduire. L’usage de la métaphore est prégnant (la grange en feu, les ondes successives, le pèlerinage, l’Église comme sacrement ou signe). La structure générale est à la fois linéaire (histoire des paradigmes) et thématique (les treize éléments).
B.5Citations-clés à mobiliser
B.6Thèmes majeurs
B.7Figures & autorités mobilisées
B.8Réception & héritage
Transforming Mission est unanimement considéré comme le livre de missiologie le plus important et le plus cité du XXe siècle, la « Somme » moderne de la discipline. Dès sa parution, l’œuvre a transcendé les clivages confessionnels, saluée par les protestants (évangéliques et libéraux), les catholiques et les orthodoxes pour son ton irénique, son audace et son irréprochable érudition historique.
Son répertoire de plus de 5 000 références bibliographiques témoigne d’une érudition sans équivalent. Il se place aux côtés de la Dogmatique de Karl Barth pour sa profondeur. L’édition du 20e anniversaire (2011) inclut un chapitre conclusif de Martin Reppenhagen et Darrell Guder, attestant de la vitalité continue de l’œuvre après la mort de son auteur.
Sa pertinence aujourd’hui reste entière : dans un monde fracturé par la mondialisation, le pluralisme religieux croissant, la crise de l’institution ecclésiale et la redéfinition des rapports entre christianisme et cultures non-occidentales, ce livre demeure une boussole bienvenue pour arracher l’Église à l’impérialisme culturel et la relancer dans une mission humble, intégrale et incarnée.
B.9Carte mentale du livre
B.10Angles non développés | Pistes critiques
Quatre lacunes importantes méritent attention pour tout travail académique s’appuyant sur Bosch :
L’apartheid comme matrice théologique : l’impact spécifique du contexte de l’apartheid sur les choix théologiques de Bosch mériterait d’être approfondi. En quoi l’expérience de la ségrégation raciale a-t-elle nourri son insistance sur la solidarité avec les marginalisés ?
La réception dans les Pays du Sud : la réception du livre dans les Églises africaines, latino-américaines et asiatiques reste un angle non développé, capital pour actualiser le propos.
L’essor du Pentecôtisme : Bosch l’évoque comme la dénomination protestante la plus importante de son époque, mais l’impact spécifique de la pneumatologie pentecôtiste sur le paradigme postmoderne mériterait une analyse plus poussée.
Le rôle de la femme dans la mission : le livre mentionne brièvement que les femmes ont joué un rôle pionnier majeur dans les sociétés missionnaires américaines, mais ce point pourrait être approfondi face aux enjeux féministes contemporains.
C.1Dialogue de débat (4 minutes)
Imaginons un missionnaire de terrain et un théologien académique qui débattent des tensions réelles du livre.
C.2Trois formules d’entrée en matière
« Au fond, Bosch ne nous pose-t-il pas la question la plus inconfortable pour nos Églises : et si la mission avait plus souvent transformé les missionnaires eux-mêmes que les peuples qu’ils voulaient atteindre ? »
« Ce qui m’a frappé dans Transforming Mission, c’est qu’un théologien réformé sud-africain, écrivant pendant l’apartheid, réussit à faire tenir ensemble Barth et Gutiérrez, Vatican II et la théologie évangélique, sans jamais trancher… et sans jamais sembler désorienté. »
« Bosch affirme que la missio Dei précède l’Église. Autrement dit, Dieu était en train de travailler au Sénégal ou en Bolivie bien avant que le premier missionnaire blanc y pose le pied. Cette simple affirmation dynamite deux siècles d’ecclésiologie missionnaire. »
C.3Deux opinions tranchées
Transforming Mission est le livre de missiologie le plus important depuis les Actes des Apôtres. Non parce qu’il résout tous les problèmes, mais parce qu’il est le premier à avoir osé faire l’histoire critique de la mission en incluant ses compromissions coloniales, sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. Il réconcilie ce que deux siècles de guerres théologiques avaient séparé.
Le problème de Bosch, c’est qu’il écrit de façon si équilibrée qu’il en devient presque inutilisable pastoralement. Ses treize éléments du paradigme émergent sont une liste de bonnes intentions. Une Église de village au Kivu, qui n’a ni électricité, ni séminaire, ni fonds, que fait-elle avec « mission as theology » ? Bosch est le théologien des théologiens, pas des pratiquants.
C.4Qu’en pensez-vous ?
— Bosch distingue l’Église « pour les autres » et l’Église « avec les autres » : pensez-vous que vos communautés ont réellement fait ce passage ?
— Si toute théologie authentique est missionnaire, comme le dit Bosch, pourquoi la missiologie reste-t-elle encore aujourd’hui la discipline la moins valorisée dans nos facultés ?
C.5Anecdote de coulisses
Bosch donne une anecdote personnelle dans l’avant-propos : c’est Eve Drogin, éditrice chez Orbis Books, qui lui a suggéré le titre Transforming Mission. Bosch avoue avoir eu « des réticences » au départ, trouvant le titre trop ambigu. C’est une conversation avec le professeur Francis Wilson (coordinateur d’une enquête sur la pauvreté en Afrique du Sud) qui le convainc : Wilson lui montre que son propre titre, Uprooting Poverty, repose sur la même ambiguïté productive. Depuis lors, Bosch écrit : « J’ai eu la paix de l’esprit sur ce titre ambigu ». Un théologien capable de changer d’avis grâce à un sociologue de la pauvreté… c’est déjà tout Bosch.
C.6Le lexique de l’auteur
| Missio Dei | « Ce n’est pas notre mission que nous portons, c’est la missio Dei à laquelle nous participons. Nuance capitale. » |
| Paradigm shift | « Bosch nous invite à regarder les tensions actuelles non comme des crises, mais comme des paradigm shifts, des mutations qui annoncent quelque chose de nouveau. » |
| Missiologia semper reformanda | « Pour Bosch, comme l’Église se réforme toujours, la missiologie aussi doit se réformer, missiologia semper reformanda est. » |
| Church-with-others (l’Église avec-les-autres) | « La vraie question n’est pas “Que peut l’Église faire pour les pauvres ?”, mais “Comment l’Église peut-elle être avec les pauvres : avec eux, pas au-dessus ?”. » |
| Creative tension | « Bosch ne tranche pas entre évangélisation et justice, il habite délibérément la creative tension entre les deux. » |
| Inculturation | « Ce n’est pas de l’acculturation (adaptation superficielle), c’est de l’inculturation : une transformation mutuelle entre l’Évangile et la culture, dans les deux sens. » |
| Option pour les pauvres | « Ce n’est pas un slogan politique, c’est le “yardstick (étalon) missionnaire” de Melbourne 1980. Les pauvres sont sujets, pas objets, de la mission. » |
C.7Images mentales du concept central
Imagine un fleuve dont la source est Dieu lui-même — la missio Dei. L’Église n’est pas la source, elle n’est pas même la berge : elle est un bateau lancé par le courant, avec pour seule mission de ne pas aller à contre-courant, de suivre le fleuve là où il va, vers les marges du monde, vers les pauvres, vers les peuples que personne d’autre ne visite. La mission n’est pas de diriger le fleuve, mais d’apprendre à naviguer.
La mission comme un feu allumé non pas par l’Église, mais par Dieu dans l’histoire. L’Église est invitée non à en être la gardienne exclusive, mais à s’asseoir autour, à le nourrir, et à signaler sa chaleur aux autres.
C.8Limites de l’œuvre
Sa thèse sur la missio Dei est solide et libératrice, mais son silence relatif sur les critères de discernement (comment distinguer ce qui relève de l’action de Dieu dans le monde de ce qui n’en relève pas ?) crée une tension non résolue. La beauté du livre est aussi sa faiblesse : il dessine un horizon sans tracer la route, laissant les communautés locales à leurs propres ressources herméneutiques.
Des auteurs comme Lesslie Newbigin (The Gospel in a Pluralist Society) et Christopher Wright (The Mission of God) ont tenté de résoudre cette tension en proposant des ancrages christologiques plus précis, tout en restant dans la dynamique ouverte par Bosch.
C.9Pistes d’exploitation académique
Cette page fait partie d’une série sur les classiques de la missiologie.