Cet article s’inscrit dans notre série de décryptage de la revue Mission Frontiers, organe de réflexion de Frontier Ventures, œuvre sœur du cours Perspectives sur le mouvement chrétien mondial.

Le volume 48, numéro 1 de janvier-février 2026 marque le 50e anniversaire de Frontier Ventures (anciennement US Center for World Mission), fondé par Ralph et Roberta Winter. Le thème central, largement inspiré par l’ouvrage de Samuel Perry, Religion for Realists, explore une thèse provocatrice : « Nous appartenons avant de croire » (We are belongers before believers).
1. Nos stratégies missionnaire confrontées au réalisme social
Le cœur théologique de ce numéro repose sur une critique du « paradigme de la décision individuelle » qui a longtemps dominé la mission occidentale. S’appuyant sur les travaux de Samuel Perry (Religion for Realists), ce dossier soutient que la foi n’est pas une simple adhésion intellectuelle à des doctrines (contenu de la foi), mais qu’elle est intimement liée à notre besoin viscéral d’appartenance. C’est ce qu’il appelle l’approche « réaliste » : l’identité sociale dicte en amont nos croyances et nos allégeances.
Concepts-clés :
- Belonging Before Believing : l’appartenance sociale est le moteur de l’alignement religieux. Les gens ne changent pas d’avis par pure logique, mais parce que leur environnement social (leur « tribu ») change ou leur offre une nouvelle sécurité. La théologie de la mission doit donc passer d’une approche de conviction (argumenter pour prouver la vérité) à une approche d’inculturation (permettre à Christ de devenir le centre de l’identité sociale existante). Voir Samuel Perry, p. 8-10.
- Cognitive Force : l’idée que la force d’une croyance dépend de la validation par les pairs. En effet, la force de conviction n’est pas purement intellectuelle mais relationnelle : nous croyons ce que « notre tribu » croit. C’est une lutte contre l’abstraction : Wes Watkins souligne que nous avons souvent « désincarné » l’Évangile en le traitant comme un logiciel que l’on installe dans n’importe quel cerveau. Le « réalisme » missiologique exige de prendre en compte les forces de pression sociale : si suivre Christ signifie devenir un traître à sa famille, la « force cognitive » de l’Évangile sera neutralisée par la peur de l’exclusion. (Wes Watkins, p. 13).
- Z-Thinking : Une approche portée par la génération Z qui refuse les façades institutionnelles, recherche l’authenticité et la transparence dans la mission. Cette génération exige une cohérence entre le message spirituel et la réalité sociale et écologique.
Cette vision invite à ne plus extraire les individus de leur réseau social (famille, communauté) pour les intégrer à une structure ecclésiale étrangère, mais à laisser l’Évangile transformer les structures d’appartenance existantes. (Duke Dillard, p. 4 ; Wes Watkins, p. 13-14). Le but est donc de passer d’une mission qui « extrait » les gens de leur milieu à une mission qui « infiltre » et transforme les structures d’appartenance. C’est une pensée profonde qui appelle à l’humilité et à une observation quasi sociologique du terrain
Dans les semaines à venir, je ferai le zoom sur quelques articles de ce numéro.

2. Récits et citations
Pour illustrer ce « réalisme », le magazine délaisse les récits de succès triomphalistes pour se concentrer sur l’humanité des acteurs de la mission, d’où de nombreux récits touchants de vulnérabilité et de transformation.
- La « honte » de Duke Dillard, ou l’échec transformé. Dans un élan de transparence rare, Duke Dillard raconte ses débuts sur le terrain, à 28 ans. Il confie qu’il était motivé par une quête de validation personnelle et de « performance » spirituelle. Il « disait les bonnes choses » mais agissait par besoin d’acceptation et par honte, plutôt que par pur amour. Ce n’est qu’en réalisant que son identité était d’abord celle d’un « bien-aimé de Dieu » — et non d’un missionnaire efficace — qu’il a pu réellement aimer les populations locales. Ce témoignage illustre parfaitement le thème : même le missionnaire est un « être d’appartenance » qui cherche sa place. (Duke Dillard, p. 4-5).
- Irene Springfield et le « non-filtré ». Irene partage la réalité brute de la vie de famille sur le champ de mission : les difficultés de langage des enfants, le sentiment d’isolement et la fatigue physique. Elle montre que le témoignage le plus puissant n’est pas la prédication du dimanche, mais la manière dont une famille chrétienne gère ses crises devant ses voisins. Le « réalisme » ici, c’est d’accepter que notre faiblesse est le canal de la grâce (Irene Springfield, p. 30).
- La radio chrétienne : Samuel Perry raconte comment des auditeurs d’une radio conservatrice identifiaient leur « conversion » au passage du camp Démocrate au camp Républicain, illustrant la fusion entre identité politique et foi.
- « La plupart d’entre nous masquons notre incapacité à faire confiance et à recevoir l’amour des gens par des accomplissements spirituels et de la connaissance. » (Duke Dillard, p. 5).
- « Nous sommes des êtres d’appartenance avant d’être des croyants. » (Samuel Perry, cité par Duke Dillard, p. 4).
- « Nous avons passé des décennies à essayer de convaincre les gens de croire, sans jamais leur offrir un endroit où appartenir vraiment. » (Anonyme, cité dans l’éditorial).
- « Si votre Évangile demande à un homme de cesser d’être le fils de son père, vous n’annoncez pas la bonne nouvelle, mais une déracinement. » (RW Lewis, p. 24).
- « L’Évangile ne remplace pas la famille naturelle, il la bénit. » (RW Lewis, p. 22).
3. Quelques pistes concrètes
L’appel à l’action est clair : passer d’une mission de « conquête » à une mission d’incarnation.
- Pour le chrétien individuel : Examiner ses propres « tribus » (politiques, sociales) pour voir si elles dictent sa théologie plus que l’Écriture. Pratiquer l’hospitalité radicale envers ceux qui se sentent n’appartenir à aucun groupe (placelessness).
- Pour les Églises : Favoriser des groupes de découverte biblique (DBS) qui renforcent les liens communautaires existants plutôt que de créer des ghettos spirituels.
- Intercession : Priez pour les 97% de peuples-frontière qui sont musulmans ou hindous et n’ont aucun mouvement vers Christ.
- Prier pour que les missionnaires fassent l’expérience de la guérison émotionnelle avant d’être envoyés. (Rome Williams, p. 48 ; John & Leigh, p. 5)
4. Le pont francophone
Je confronte maintenant les thèse de ce numéro à notre contexte francophone, où la notion de « tribu » résonne différemment.
- En Europe postchrétienne (et Québec)
- La méfiance envers le religieux est forte. L’idée de « belonging before believing » est un levier puissant : avant d’adhérer au dogme, les Européens ont besoin d’une communauté où ils se sentent acceptés malgré leurs doutes.
- Plus on se rapproche du cœur de l’ancienne chrétienté, plus la résistance à l’Évangile est forte. La missiologie doit ici devenir « écologique » et contextuelle, et se manifester à travers des communautés de laïcs engagés dans leurs propres cultures.
- L’approche privilégie désormais les « outres » adaptées au monde postmoderne : micro-entreprises sociales, centres artistiques ou réseaux de maisons.
- En Afrique francophone
- Le poids de la famille et du clan est immense. Le concept de ne pas extraire l’individu de son milieu social est crucial pour éviter de briser les solidarités locales tout en y introduisant le levier de l’Évangile.
- En Afrique francophone, les thèses de Perry sur les dynamiques de population sont confirmées par l’explosion numérique des Églises. Cependant, le rapport régional de Lausanne pour l’Afrique souligne que cette croissance est menacée par des « théologies trompeuses », notamment l’Évangile de la prospérité qui réduit la foi à une transaction matérialiste (voir le Journal du christianisme mondial, vol. V, n° 1 de février 2019).
- Le défi majeur est celui de l’intégrité. On ne peut concevoir que des pays majoritairement chrétiens restent marqués par la corruption, le tribalisme et la violence (ibid.). La missiologie francophone africaine, portée par des structures comme le CITAF, prône une « mission intégrale » où le salut doit être prouvé par la transformation visible de la communauté. Il s’agit de valoriser un leadership féminin plus relationnel et interactif, et d’impliquer les jeunes dans l’engagement théologique pour lutter contre les structures de péché systémique (ibid.).
- Nuance culturelle : Les francophones sont souvent allergiques aux méthodes « marketing » américaines. L’approche « réaliste » et scientifique de Samuel Perry peut aider à légitimer le discours missiologique auprès d’un public intellectuel ou sceptique.
À suivre : huit articles seront commentés dans les semaines à venir.