🔗 Cet article est un commentaire de « A Letter to the Returning Ones », par J. TROTTER, publié dans Mission Frontiers, vol. 48, n° 2 (mars-avril 2026).

Pour certains, c’est un retour triomphal. Pour d’autres, c’est l’impression brutale que le monde vient d’être arraché sous leurs pieds. Jonathan Trotter, expert en soin pastoral, décrit cette sensation comme un « rideau de plomb » qui descend sur l’horizon, occultant l’espoir et le soleil. Ce sont des « coups portés à l’âme ».
Si vous vivez ce paradoxe – la joie de retrouver votre langue maternelle mêlée à une douleur sourde – sachez que vous n’êtes pas une anomalie. Le « choc du retour » est une étape normale d’un voyage complexe. À travers sa « Lettre à ceux qui rentrent », Trotter offre une boussole pour naviguer dans ce brouillard émotionnel.
Le séisme d’une vie
Pour nommer ce bouleversement, Trotter emprunte à Bruce Feiler le terme de lifequake (un « séisme de vie »). Ces séismes peuvent être choisis (un mariage, un nouveau poste) ou subis (une évacuation forcée, une maladie, ou comme pour Trotter, un retour précipité par la pandémie). Dans tous les cas, la reconstruction peut prendre jusqu’à cinq ans.
Une image forte illustre bien ce chaos : celle de l’esperluette (le signe « & »), citée par Lev Sviridov :
« Vous entrez par un bout, vous traversez un gribouillage complexe, puis vous ressortez par un autre. » – J. Trotter.
Le retour est ce « gribouillage ». C’est une phase de transition où l’on se sent perdu entre ce que l’on était « là-bas » et ce que l’on devient « ici ». Comprendre que l’on est simplement dans le gribouillage est le premier pas vers la guérison.
Douceur et curiosité : vos alliées neurologiques
Face à la rudesse de la transition, deux postures semblent essentielles :
- La douceur : le retour est un deuil. On perd un rôle, une communauté, une identité. Soyez tendre avec vous-même. Accordez-vous le droit de pleurer et de ne pas « fonctionner » à 100 % immédiatement.
- La curiosité : sur le plan cognitif, la curiosité active le lobe frontal, maintenant les fonctions exécutives opérationnelles malgré la tempête émotionnelle. En vous demandant « Où est la beauté ici ? » ou « Que fait Dieu dans cette saison ? », vous évitez de basculer dans le cynisme ou le jugement sévère envers une culture d’origine qui a, elle aussi, changé.
L’ « immigré caché » : la leçon d’Elisabeth Elliot
Le plus grand défi est de se sentir étranger là où l’on est censé être chez soi. Trotter parle d’« immigré caché » : vous ressemblez aux gens du pays, vous n’avez pas d’accent, mais intérieurement, plus rien ne correspond.
Même les figures héroïques de la mission ne sont pas épargnées. Elisabeth Elliot, après douze ans en Équateur, a vécu un atterrissage brutal. Elle s’est sentie en colère, marginalisée et enfermée dans un rôle de « héros missionnaire » qui ne correspondait pas à sa réalité. Son expérience valide la vôtre : il est normal de se sentir en décalage, voire furieux, face à une Église ou une société qui semble vous avoir oublié.
Pour surmonter cela, utilisez vos compétences transculturelles :
- L’observation active : marchez dans les marchés de votre ville natale avec le même regard neuf que vous aviez à l’étranger.
- Le mentorat culturel : cherchez un « mentor » pour vous expliquer les nouveaux codes de votre propre culture.
- La neutralité : rappelez-vous ce que l’on apprend en préparation : une norme différente n’est pas « mauvaise », elle est simplement « différente ».
La stratégie du « cinéma » : une intendance émotionnelle
Répondre à l’éternelle question « Alors, c’était comment ? » peut être épuisant. Pour protéger votre cœur et éviter le « regard vitreux » de ceux qui ne peuvent pas comprendre, Trotter suggère de calibrer vos réponses :
- L’affiche du film (3 secondes) : une réponse brève et positive pour les connaissances superficielles.
- La bande-annonce (3 minutes) : un résumé des points forts et des défis pour les amis proches.
- Le film (30 minutes) : une conversation profonde pour ceux qui s’intéressent réellement à votre parcours.
- L’édition spéciale avec commentaires (3 heures) : pour les confidents qui ont « gagné le droit » d’entendre les détails complexes et douloureux.
L’espoir ancré dans le « Dieu qui voit »
Six ans après son retour, Jonathan Trotter témoigne d’un paradoxe : on perd énormément dans la transition, mais on gagne une connaissance plus profonde de la fidélité de Dieu. Notre sécurité dépend uniquement de la nature immuable de celui qui nous accompagne.
Dans sa « bénédiction d’arrivée », il nous renvoie à l’histoire d’Agar, seule et perdue, à qui Dieu pose deux questions vitales : « D’où viens-tu ? » et « Où vas-tu ? ». Comme pour Agar, Dieu est celui qui vous voit dans le désert du retour.
« Puissiez-vous arriver avec la paix, sachant dans vos tripes qu’il est bon, qu’il est fidèle, et qu’il n’en a pas fini avec vous. » – J. Trotter.
Pistes d’application
- Pour le chrétien individuel : identifier un deuil précis lié à votre départ. Ne pas le refouler, l’offrir à Dieu dans une plainte sincère, comme un psaume de lamentation.
- Pour le responsable d’Église : ne pas demander un récit héroïque. Reconnaître le statut d’immigré caché de l’ouvrier qui est de retour et lui offrir un espace où il ou elle a le droit de ne pas « aller bien », conçus comme des lieux de guérison, et non de bilan.
- Pour le groupe de prière : accompagner le « gribouillage ». Ne pas chercher à fixer des solutions, être simplement présents dans le flou, en rappelant que la fidélité de Dieu traverse les frontières.
- Pour le missionnaire qui rentre : s’accorder le droit au deuil. Redécouvrir que la volonté de Dieu n’est pas une destination géographique, mais une relation de confiance.
Pour aller plus loin
💬 Quel a été le « mensonge » le plus difficile à combattre durant votre dernière transition ?
💬 Comment créer des « pépinières » locales pour que les semences du champ de mission puissent refleurir ?
💬 Comment pourriez-vous utiliser la stratégie du « cinéma » cette semaine pour mieux protéger votre énergie émotionnelle ?