L’effort du missionnaire pour surmonter la barrière de la communication (le mur) ne suffit pas à lui seul pour permettre à l’Évangile de s’installer durablement dans une autre culture. D’où l’image complémentaire du canyon, c’est-à-dire la barrière sociale et identitaire de la conversion. Cette image souligne que le véritable défi consiste à aider une personne autochtone à suivre Christ sans devoir être arrachée à sa propre culture.
Cette métaphore est tirée du célèbre cours « Perspectives sur le mouvement chrétien mondial ». L’article qui suit se propose de développer cette idée fondatrice en s’appuyant directement sur les ressources officielles de cette formation (le Recueil de textes est disponible en vente libre).

1. La mission : bien plus qu’un voyage
Dans l’imaginaire collectif, le missionnaire est souvent dépeint comme un héros solitaire, une figure intrépide qui brave les tempêtes et les jungles, Bible en main, pour porter la lumière dans les ténèbres. Dans ce récit épique, le plus grand obstacle semble être la distance géographique ou l’hostilité du climat. Pourtant, cette vision occulte une réalité bien plus redoutable : le défi majeur de l’Évangile n’est pas une affaire de kilomètres, mais une barrière invisible.
Pour comprendre la mission, nous devons revenir au cœur même de l’identité de Dieu. Il est un « Dieu en mission ». Dans l’appel d’Abraham en Genèse 12.1-3, « tout le dessein de Dieu s’y trouve de manière condensée » (Stott, p. 3d) et il est assez clair : l’élection d’Israël n’était pas un privilège exclusif pour s’enfermer dans une relation privée, mais un mandat de bénédiction universelle pour « toutes les familles de la terre ».
Aucune de ces trois promesses de bénédiction n’était destinée à augmenter simplement le statut et l’égo d’Abraham. En fait, lui et sa nation ont été bénis pour qu’ils puissent devenir une bénédiction pour d’autres. […] Israël était destiné à être une nation qui communique. (Kaiser, p. 10d)
Or, pour que ce rayonnement atteigne les nations, nous devons apprendre à identifier et à franchir deux obstacles distincts : le mur et le canyon (une métaphore proposée par Steve Hawthorne, p. 129).
2. Le mur : l’effort héroïque (mais insuffisant) du missionnaire
Le mur représente la barrière de la communication. C’est l’effort conscient, souvent épuisant, que le messager doit fournir pour entrer dans un autre monde. C’est la partie visible de la mission, celle qui suscite l’admiration des Églises d’envoi. Franchir le mur demande une abnégation totale, une volonté de briser ses propres cadres pour rejoindre l’autre. Cela implique des sacrifices concrets :
- L’immersion linguistique : passer deux ans ou plus à bégayer dans une langue inconnue pour enfin exprimer des concepts spirituels complexes.
- L’adaptation culturelle et climatique : apprendre à vivre sous une chaleur accablante, à manger une nourriture inhabituelle et à adopter des codes sociaux radicalement différents.
- La renonciation au confort : Quitter la sécurité de son pays pour s’exposer à des réalités sanitaires et matérielles précaires.
Il n’y a pas si longtemps,
[…] les missionnaires américains et européens [adoptait un] niveau de vie […] beaucoup plus élevé que celui du citoyen moyen sur place. […] Un grand fossé s’est donc formé entre lui et les habitants du pays. […] Le missionnaire se trouvait isolé de ceux à qui il apportait le message du salut : par sa couleur de peau, son niveau de vie, son prestige, sa capacité à lire et à écrire, sa façon de se déplacer, son lieu de résidence et bien d’autres facteurs. (McGavran, p. 254b)
Le mur est le défi du messager. C’est une étape indispensable, car sans elle, le message reste inintelligible. Cependant, un missionnaire peut avoir franchi le mur avec brio – parler la langue sans accent et s’habiller comme les locaux – tout en restant totalement bloqué devant le second obstacle, bien plus subtil : le canyon.
3. Le canyon : la barrière invisible du destinataire
Si le mur est le défi du missionnaire, le canyon est le défi de l’auditeur. C’est ce que nous appelons la barrière de la conversion et de l’identité sociale. Imaginez un gouffre béant : d’un côté, la culture, la famille et les traditions séculaires d’un peuple, et de l’autre, la foi en Jésus-Christ.
Pour un non-chrétien vivant dans une société traditionnelle, franchir ce canyon est souvent perçu comme un « suicide social ». L’identité individuelle y est indissociable du groupe. Suivre Christ n’est pas vu comme un choix spirituel personnel, mais comme une trahison envers les ancêtres et le clan. Pour un père Sawi, par exemple, la question n’est pas seulement de croire en un message, mais de savoir s’il doit cesser d’être Sawi pour devenir un « étranger » dans son propre village (Richardson, p. 336a).
Le plus grand défi consiste à diminuer l’impact de la barrière de conversion. Le canyon est rempli de peurs : peur du bannissement, de la persécution, ou de l’abandon d’une identité culturelle perçue comme incompatible avec l’Évangile (voir Talman, p. 135d).
L’hindou végétarien peut avoir peur de devenir un chrétien parce les chrétiens sont censés devoir manger de la viande et boire du sang. Des Chinois peuvent hésiter à suivre Jésus-Christ parce qu’ils pensent que la conversion signifie qu’ils devraient rejeter complètement leurs traditions ancestrales. Le nomade résiste peut-être au Christ parce qu’il pense que tous les chrétiens doivent vivre en ville et parler une autre langue comme l’anglais, le français ou le russe. Nous savons que ces impressions sont fausses. Elles peuvent même nous sembler insignifiantes. Mais pour les hommes et femmes des peuples non atteints, ce sont de véritables barrières : franchir ces barrières, c’est commettre un suicide social. Et il est difficile pour des Occidentaux d’imaginer combien elles sont importantes. Le Christ n’est pas mort pour que les musulmans mangent du porc ou que des aborigènes portent des chaussures.
Il ne suffit pas que quelqu’un entende l’Évangile ou le comprenne. Les gens doivent pouvoir voir, pour eux-mêmes et pour leur peuple, la fraîcheur radicale, le pouvoir divin et la pertinence pleine d’espoir de l’Évangile. Une telle clarté de l’Évangile se voit généralement à travers la vie des disciples de Christ rassemblés qui adorent et reflètent leur culture. La Parole doit s’incarner à nouveau dans cette culture. (Hawthorne, p. 129)
Si nous ne construisons pas de ponts sur ce canyon, nous demandons aux gens de sauter dans le vide, un prix que la majorité ne peut ou ne veut pas payer.
4. Le piège de l’extraction : leçons du Concile de Jérusalem
L’une des erreurs stratégiques les plus tragiques est ce qu’on appelle « l’extraction ». Cela se produit lorsque nous demandons à un nouveau croyant de quitter son environnement social pour rejoindre une « Église conglomérat » qui adopte les mœurs occidentales ou les traditions du missionnaire. Nous créons alors des « chrétiens du vitrail », des personnes isolées, perçues comme des traîtres par leur propre peuple.
Le processus d’extraction d’individus hors de leurs communautés hindoues ou musulmanes ne construit pas une Église. Au contraire, ceci provoque une opposition au christianisme. […] Beaucoup du potentiel d’évangélisation des convertis a été sacrifié en les séparant de leur peuple. (J. Waskom Pickett, cité par McGavran, p. 252d)
L’histoire de l’Église a failli s’arrêter net à cause de ce piège. Lors du Concile de Jérusalem (Actes 15), certains voulaient imposer la culture et les rites juifs aux non-Juifs. C’était la « plus grande crise » de l’Église primitive. Si les apôtres avaient exigé la circoncision, l’Évangile serait devenu une simple secte juive de plus, condamnée à une mort culturelle.
Des milliers de groupes ethniques sont actuellement empêchés de suivre Christ. Aujourd’hui, des millions d’individus sont mis à l’écart de l’Évangile, non par le Christ ni par la repentance qu’il exige d’eux. Ils se détournent parce que, avec les meilleures intentions, des défenseurs des traditions chrétiennes ont exigé qu’ils suivent certaines traditions dites « chrétiennes ». Bien des questions secondaires comme le régime alimentaire, la façon de s’habiller, la musique, le nom de famille, etc., ne sont pas l’Évangile. Si nous affirmons avec insistance que de telles choses sont essentielles, nous risquons de prêcher pour une sorte de « circoncision chrétienne » que Dieu n’a jamais demandée. (Hawthorne, p. 128c)
En refusant d’imposer un fardeau culturel inutile, les apôtres ont sauvé la pureté de la grâce et permis à l’Évangile de se naturaliser dans chaque culture. L’objectif n’est pas d’extraire des individus, mais de voir l’Évangile transformer un peuple de l’intérieur.
Dieu a ouvert la porte de la foi. […] Aujourd’hui, nous devons faire tout notre possible pour accueillir en Christ ceux qui passent par la porte de la foi. Nous devons les aider à suivre Christ sans leur imposer de « fardeau supplémentaire » (Actes 15.28) ni d’autres traditions même fondées sur la Bible mais qui ne sont pas essentielles pour obéir à Christ par la foi. (Hawthorne, p. 128c)
5. L’Incarnation : modèle pour ériger des ponts
Comment franchir le canyon sans détruire la culture ? La réponse réside dans le modèle de l’Incarnation. Jésus n’a pas crié son message depuis le ciel, il est devenu l’un de nous (voir le Rapport Willobank, p. 406c). Son approche repose sur une double dynamique : la renonciation et l’identification.
Le missionnaire est invité à devenir un « pont biculturel », un lien qui permet à la vérité de passer sans être dénaturée, tout en s’adaptant aux formes locales (Hiebert, p. 354).
| Aspect de l’Incarnation | Renonciation de Christ | Application missionnaire (notre pont) |
| Statut | Christ a abandonné ses droits, privilèges et pouvoirs divins pour devenir serviteur. | Renoncer à notre sentiment de supériorité culturelle, technologique ou éducative. |
| Indépendance | Il a accepté la dépendance humaine (avoir faim, soif, avoir besoin d’un toit). | Apprendre à dépendre des locaux, à être leur invité plutôt que leur « patron ». |
| Immunité | Il s’est exposé à la tentation, à la douleur, à la maladie et à la mort. | Accepter la vulnérabilité face au climat, à la solitude et aux épreuves du terrain. |
John Stott l’exprime magnifiquement :
L’Incarnation du Fils exprime essentiellement le même principe que celui de l’inspiration des Écritures. La Parole a été faite chair. Le divin a été communiqué à travers l’humain. Il s’est identifié à nous sans pour autant renier sa propre identité. Voilà le principe : « s’identifier sans perdre son identité ». Et ce principe est le modèle de toute évangélisation, surtout l’évangélisation transculturelle. (Stott, p. 21d)
6. La contextualisation : ramener l’Évangile « à la maison »
Pour qu’un peuple traverse son canyon, il doit percevoir que Jésus n’est pas un étranger importé d’Occident. C’est l’art de la contextualisation. Il commence par rechercher les analogies de la rédemption que Dieu a déjà placées dans chaque culture.
Cette expression vient de Don Richardson, dans l’article « Analogie de la rédemption » (p. 335s). Il affirme que Dieu a laissé des empreintes dans chaque culture :
Le but décrété par Dieu est de pré-conditionner l’esprit d’une manière culturellement significative qui permette de reconnaître Jésus comme le Messie. (Richardson, p. 335)
Il cite plusieurs exemples :
- Chez les Sawi : le concept de « l’Enfant de Paix » a servi de pont pour expliquer le sacrifice de Christ.
- Chez les Yali : l’utilisation des osuwa (cercles de refuge) pour expliquer le salut.
- Chez les Damal : Le concept de hai, cet état utopique de paix et de vie éternelle auquel ils aspirent.
Le but ultime est d’assister à une « percée missiologique » : la naissance d’un mouvement d’Églises qui soit à la fois autochtone et viable.
- Autochtone : l’Église n’est pas perçue comme étrangère ; elle utilise la musique, les arts et les modes de pensée du peuple.
- Viable : elle possède une force intérieure qui lui permet de croître, de se multiplier et de se diriger par elle-même sans dépendance constante envers le missionnaire. (Winter et Koch, p. 428a)
7. Comment pouvez-vous devenir bâtisseur de ponts ?
La mission de Dieu n’est pas réservée à une élite, Dieu invite chacun de ses enfants à le suivre dans sa mission. Selon l’expression du cours « Perspectives », vous pouvez devenir un « chrétien mondial ». C’est-à-dire que vous pouvez orienter votre vie vers l’achèvement du mandat missionnaire. Voici comment passer des intentions aux pratiques concrètes :
- S’informer stratégiquement : apprenez à distinguer les « peuples sans accès à l’Évangile » des zones déjà évangélisées. Ne regardez plus les cartes politiques, mais les cartes ethnolinguistiques. « Des listes de peuples ethnolinguistiques assez complètes existent aujourd’hui. Elles ont été produites par des efforts récents de coopération entre chercheurs dans le domaine de la mission. Ces listes ont donné une grande impulsion à la cause de la mission pionnière » (Winter, Koch, p. 424b).
- Prier sur la base de faits : la prière n’est pas un accessoire, c’est le moteur de la mission. « Un combat spirituel courageux et déterminé est requis pour affaiblir et déloger ces forteresses de supposition qui bloquent “la connaissance de Dieu” et nient “l’obéissance à Christ” (2 Corinthiens 10.3-5). Aucune persuasion humaine ne peut libérer tout un peuple de ces ténèbres. La prière est absolument indispensable. Dieu seul peut agir par sa miséricorde pour faire passer toute une société de l’aveuglement à la lumière de Christ » (Robb, p. 149c). La prière, toutefois, doit être précise. Priez pour des groupes spécifiques, en demandant à Dieu de susciter des « personnes de paix », c’est-à-dire des chefs de famille ou de communauté qui ouvriront les portes de leur peuple à l’Évangile.
- Adopter une vision centrée sur Christ : Jésus n’est pas une simple « mascotte » pour nos projets d’Église, il est notre Commandant en chef (Bryant, p. 564c). Notre vie ne peut pas être motivée par un simple sentiment de culpabilité, mais par une passion pour sa gloire (Hawthorne, p. 54c-56.).
- Soutenir les pionniers du canyon : orientez vos ressources vers ceux qui travaillent sur la barrière de conversion, là où Christ n’est pas encore connu, plutôt que de multiplier les efforts là où l’Église est déjà établie, là où des chrétiens pourraient sortir de leurs murs et annoncer l’Évangile dans le confort de leur culture.
Dans l’article « Une vie orientée vers le dessein de Dieu » (p. 566s), Claude Hickman, Todd Ahrend et Steven Hawthorne conseillent ceci :
Veillez à ce que vos prières soient nourries de faits. […] Ces informations agissent un peu comme un combustible. Mais de simples bribes ne produiront pas spontanément des prières enflammées si vous ne les mettez pas au contact des vérités de l’Écriture. (p. 570c)

8. Conclusion : une question pour l’éternité
Après cela, je vis une foule immense que personne ne pouvait compter. C’étaient des gens de tout pays, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils se tenaient devant le trône et devant l’agneau, vêtus de vêtements blancs et avec des branches de palmiers à la main. (Apocalypse 7.9, nfc)
La vision de Jean est certaine : une multitude de toutes nations, tribus et langues se tiendra devant le trône. Le mur et le canyon sont réels, mais ils ne sont pas infranchissables si nous suivons le chemin de l’humilité tracé par Christ.
William Carey, le père des missions modernes, nous a lancé ce défi qui résonne encore aujourd’hui :
Attendez-vous à de grandes choses de la part de Dieu ; entreprenez de grandes choses pour Dieu. (Carey, p. 234)
Dieu a déjà entrepris la plus grande chose en envoyant son Fils. Il vous invite maintenant à ne pas garder la bénédiction pour vous. La question n’est plus de savoir si la mission sera achevée – elle le sera –, mais si vous aurez eu le privilège d’aider quelqu’un à traverser son canyon pour rencontrer le Sauveur (Ladd, p. 84c).
Êtes-vous prêt à devenir, dès aujourd’hui, un bâtisseur de ponts pour l’éternité ?
Selon vous, quels sont les « fardeaux supplémentaires » ou les traditions (style de musique, vocabulaire religieux, codes vestimentaires) que nous imposons parfois sans le vouloir dans nos Églises et qui empêchent les gens de notre entourage de voir le vrai visage de Christ ?
Connaissez-vous une personne ou un groupe autour de vous qui semble bloqué devant un véritable « canyon social » (peur du rejet familial, sentiment que le christianisme est une religion étrangère) ? Comment pourriez-vous devenir, cette semaine, un bâtisseur de pont pour l’aider à rencontrer Jésus tout en respectant son identité ?
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