
Indonésie. Un pasteur local tient la cuvette baptismale pendant que le missionnaire européen exécute le sacrement du baptême… à sa place, c’est normal ?
Comprendre comment le paternalisme occidental a affecté la Missio Dei, c’est indispensable pour restaurer nos pratiques. En missiologie, il est établi que la mission, c’est d’abord la Missio Dei, l’initiative rédemptrice du Dieu trinitaire qui s’incarne et façonne l’histoire pour restaurer sa création. Or, pendant l’ère moderne, l’entreprise missionnaire s’est mariée à l’expansion coloniale, à l’ethnocentrisme et au sentiment de « destinée évidente » (manifest destiny) que s’attribuaient les nations occidentales.
Résultat : un paternalisme structurel, institutionnel et théologique. Des croyants des Pays du Sud réduits à des exécutants subordonnés. Et, d’une certaine manière, le règne de Dieu freiné par ceux-là mêmes censés l’annoncer.
Le Congrès de Lausanne, en 1974, a ouvert une porte — une mission multidirectionnelle (qui deviendra polycentrique). Avant de nous réjouir du chemin parcouru, regardons en face d’où nous partons… et nous venons de loin.
I. L’héritage d’Édimbourg 1910
Juin 1910. Édimbourg. La Conférence missionnaire mondiale se réunit, et l’anatomie du paternalisme occidental apparaît au grand jour. On la présente comme le sommet de la stratégie missionnaire protestante. Elle respire l’assurance et l’optimisme de la fin de l’ère victorienne, sous un slogan qui dit tout : « L’évangélisation du monde dans cette génération ».
Cependant, la structure même de la conférence trahit un déséquilibre flagrant :
- Une représentativité biaisée. Sur environ 1 200 à 1 400 délégués officiels réunis à Édimbourg, plus de 98 % sont d’origine britannique ou nord-américaine. Seuls 17 ou 18 délégués proviennent des Pays du Sud, surtout originaires d’Asie (Indiens, Chinois, Japonais). L’Afrique subsaharienne n’a aucun délégué officiel africain.
- La logique financière des agences. Personne n’a invité les Églises locales autochtones ni leurs dirigeants. Seules le sont les missions occidentales, en proportion de leurs budgets et de leurs effectifs.
- La dégradation des Églises locales. Les Églises nées de la mission sont progressivement rétrogradées du statut de communautés autonomes à celui de simples « agences » ou « instruments » au service des sociétés de mission étrangères (David Bosch, Dynamique de la mission chrétienne). Les décisions stratégiques, théologiques et financières restaient à la « table » des comités occidentaux, reléguant les chrétiens locaux au rôle d’exécutants sur le terrain.
II. Les visages du paternalisme
Au-delà des structures institutionnelles, il y a les gestes. Le paternalisme s’est aussi joué au quotidien par des attitudes de condescendance et de contrôle sur le terrain missionnaire.
1. Le déni de maturité et d’autorité spirituelle
L’historien Stephen Neill (A History of Christian Missions) raconte la scène en Indonésie. Les structures missionnaires européennes refusaient aux pasteurs locaux le droit de baptiser. Peu importe qu’un pasteur indonésien ait lui-même instruit, formé, accompagné ses candidats des mois durant : il devait attendre la visite du missionnaire occidental. Lors du culte, on le réduisait à tenir la cuvette d’eau baptismale, pendant que l’Européen accomplissait le sacrement.
En 1904, Victor Buxton, du comité de la Church Missionary Society (CMS), rapporte que la position dominante parmi les missionnaires britanniques en Ouganda était que les chrétiens locaux étaient « encore de simples enfants » (cité par Wilbert Shenk dans Henry Venn – Missionary Statesman). La consigne, explicite : « Tant qu’il sera nécessaire d’envoyer des missionnaires en Ouganda, ceux-ci devront être les enseignants, les conseillers et les dirigeants ».
2. Le contrôle matériel et l’exercice du veto
Les missionnaires occidentaux verrouillaient les décisions dans les comités (Roland Allen (Missionary Methods : God’s Plan for Missions According to Paul). Une fois, un membre autochtone propose d’utiliser une résidence missionnaire vide pour ouvrir une école secondaire locale. Le missionnaire étranger refuse — cela ferait concurrence à son propre centre. Devant l’insistance, il tranche brutalement : « De toute façon, c’est notre bâtiment, ce n’est pas votre bâtiment, et nous ne vous laisserons pas l’avoir à cette fin ».
Cette mentalité de tutelle finit par provoquer la célèbre réplique d’un responsable africain, à Henry Venn, secrétaire de la CMS : « Tant que vous nous traiterez comme des enfants, nous nous comporterons comme des enfants. Traitez-nous comme des hommes et nous nous comporterons en hommes » (Wilbert Shenk, Henry Venn – Missionary Statesman).
Lire aussi : Venn lui-même théorisera le principe de triple autonomie et de la maturité ecclésiale.
« Tant que vous nous traiterez comme des enfants, nous nous comporterons comme des enfants. Traitez-nous comme des hommes et nous nous comporterons en hommes. »
3. Ségrégation sociale et rapports de domination
Paul Hiebert (Anthropological Insights for Missionaries), dans ses travaux d’anthropologie, documente les barrières raciales et sociales dressées par nombre de missionnaires protestants venus du Nord de l’Europe et d’Amérique du Nord.
- Au foyer : refus d’accueillir les habitants locaux dans leur maison, de les laisser s’asseoir sur leurs chaises ou de partager la même coupe lors de la cène.
- Dans l’espace public : dans les gares coloniales, ils évitaient la file, sous la chaleur, avec tout le monde. Ils filaient droit au bureau du chef de gare, prenaient le thé, pendant qu’on préparait leurs billets en coulisses. Les privilèges du pouvoir colonial, assumés sans complexe.
Sur le plan relationnel, J. Paul Pennington (Christian Barriers to Jesus) cite le cas d’un jeune étudiant brahmane en Inde, encouragé par un missionnaire à se convertir sans en informer sa famille… entraînant une rupture familiale définitive, ce que le missionnaire encouragea, au lieu de favoriser la médiation.
Dans la même ligne, le théologien japonais Kosuke Koyama témoigne de la réaction d’une femme thaïlandaise en milieu rural : elle lui reproche de la considérer non comme un être humain à écouter, mais comme un simple « objet de conquête religieuse » (cité par Craig Ott, Stephen Strauss et Timothy Tennent (Encountering Theology of Mission).
III. L’ethnocentrisme théologique et le « milieu exclu »
Le paternalisme occidental ne s’arrête pas à la gestion administrative ou financière. Il marque la théologie elle-même, en imposant les grilles de lecture nées des Lumières comme si elles étaient universelles. Normatives. Pour tous.
1. L’ignorance des réalités des Pays du Sud
Christopher Wright raconte une scène vécue lors d’une réunion réunissant plusieurs facultés de théologie londoniennes :
Un enseignant ghanaéen du All Nations Christian College expliquait que dans son ministère pastoral au Ghana, au moins 50 % de son temps était consacré à accompagner les croyants, sur les plans pastoral et théologique, dans le domaine des rêves, des visions et du monde spirituel. Lors du déjeuner, un professeur britannique d’une autre faculté lui déclara avec un dédain à peine dissimulé : « Je pensais vraiment que nous avions dépassé ce genre de choses »(La Mission de Dieu).
Cette réaction traduit la tendance de la théologie occidentale à voir ses propres catégories comme la norme universelle… et à réduire les préoccupations des théologiens du Sud à de simples « spéculations locales » ou « superstitions ».
2. La faille du « milieu exclu »
Niveaux de la réalité
selon Paul G. Hiebert
Niveau supérieur
Dieu transcendant, vérités ultimes.
Le milieu exclu
Esprits, rêves, visions, combat spirituel.
Niveau empirique
Monde matériel, science, médecine.
Cet aveuglement théologique a été popularisé par l’anthropologue Paul Hiebert (« the excluded middle flaw », Anthropological Insights for Missionaries) et repris par Bryant Myers (Walking with the Poor) et par Craig Ott et al. (Encountering Theology of Mission).
- La vision du monde occidentale issue des Lumières fonctionne selon une division à deux niveaux : le niveau empirique et matériel (géré par la science) et le niveau céleste et transcendant (géré par la religion).
- Ce schéma a complètement éliminé le niveau intermédiaire, le « milieu exclu », c’est-à-dire le monde des esprits, des ancêtres, des rêves, des bénédictions et malédictions, ainsi que les dynamiques spirituelles du quotidien.
- En exportant cette vision sécularisée, les missionnaires occidentaux sont devenus, selon Lesslie Newbigin, l’un des plus puissants agents de sécularisation dans le monde.
Résultat : les nouveaux convertis du Monde Majoritaire se sont retrouvés seuls. Sans réponses théologiques face à leurs questions les plus existentielles.
IV. Le tournant de Lausanne (1974)
Face aux limites du modèle colonial, le 20e siècle voit naître un basculement progressif vers un partenariat mondial.
Édimbourg 1910 · Lausanne 1974
Soixante-quatre ans, deux mondes
| 1910Édimbourg | 1974Lausanne |
|---|---|
| Délégués | |
| Environ 1 200 | Environ 2 700 |
| Provenance | |
| 98 % d’Occidentaux | 150 pays représentés |
| Sud global | |
| Moins de 2 %, presque uniquement d’Asie | Environ la moitié des délégués |
| Afrique | |
| Aucun délégué africain officiel | Présence majeure de leaders africains |
| Tonalité | |
| Monologue colonial | Polyphonie mondiale, mission intégrale |
1. La rupture de Lausanne 1974
Juillet 1974. Lausanne. Le Congrès international sur l’évangélisation mondiale, sous la direction de Billy Graham et John Stott, marque une étape charnière :
- Une représentativité élargie. Rassemblant plus de 2 300 à 2 700 délégués venus de 150 nations, le congrès compte environ 50 % de participants issus d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
- L’affirmation de la mission intégrale. Des théologiens du Sud comme C. René Padilla (Argentine) et Samuel Escobar (Pérou) refusent la dichotomie occidentale entre évangélisation verbale et engagement social. Leur contribution prophétique conduit à l’Article 5 de la Déclaration (ou pacte) de Lausanne, qui affirme l’indissociabilité de l’évangélisation et de la responsabilité socio-politique.
- La redéfinition de la vision missionnaire. L’intervention de Ralph Winter déplace l’attention des frontières géopolitiques vers les « peuples cachés » (futurs « peuples non atteints », puis « sans accès à l’Évangile »). Son intervention redéfinit la tâche transculturelle en fonction des barrières ethnolinguistiques plutôt que des nations politiques.
2. De l’unidirectionnel à la mission « de partout vers partout »
La croissance de l’Église dans le Monde Majoritaire a fait le reste. Le centre de gravité du christianisme a basculé vers le Sud — définitivement. La mission n’est plus le privilège d’un continent qui envoie vers des continents qui reçoivent. Elle se vit désormais « de partout vers partout ». Les Églises d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine portent l’essentiel de l’élan missionnaire.
V. Le chemin qu’il reste à parcourir
Lausanne a permis des avancées majeures, mais soyons honnêtes : le paternalisme occidental n’a pas disparu. Il a changé de costume. Voici ses trois visages actuels :
- Le néocolonialisme financier. L’argent reste un levier de contrôle redoutable. Quand les subsides occidentaux imposent un agenda, une structure lourde, un modèle pastoral inadapté, ils étouffent l’autonomie des Églises locales.
- La prétention des diplômes. Disqualifier un ministère autochtone parce qu’il n’a pas nos diplômes occidentaux, c’est une résurgence non dite de paternalisme. Les Mouvements d’Implantation d’Églises (MIE) reposent d’abord sur des dirigeants laïcs, immergés dans leur culture, formés sur le terrain (David Garrison, Mouvements d’implantation d’Églises).
- L’asymétrie des partenariats. Un partenariat authentique (Partners in Obedience) demande que les Églises occidentales changent de siège. Qu’elles passent de la posture d’enseignant à celle d’apprenant. Qu’elles accueillent la théologie, la ferveur spirituelle et la lecture biblique de nos frères et sœurs des Pays du Sud.
Conclusion
L’histoire de la missiologie du 20e siècle démontre que le paternalisme occidental a confondu l’Évangile avec sa propre civilisation, ce qui a pu freiner le règne de Dieu. A-t-on exporté l’Évangile quand on a exporté l’Évangile plus sa propre civilisation ?
La Missio Dei rappelle que l’Esprit souffle où il veut et qu’aucune culture ne détient le monopole de la vérité théologique. Pour que l’Église reste pleinement fidèle à sa vocation, elle n’a pas d’autre choix que de renoncer à tout réflexe de domination. Et à vivre l’unité dans la diversité d’une polyphonie mondiale.
Selon vous, quel est aujourd’hui le plus grand obstacle qui empêche les Églises occidentales d’adopter une posture d’apprenantes face aux responsables des Pays du Sud ?