
J’ai relu, récemment, le livre de John Piper, Que les nations se réjouissent (l’éditeur vient d’en sortir une version écourtée). Ce livre a profondément marqué la missiologie évangélique en replaçant Dieu au cœur de la mission. Je prie pour que chaque responsable d’Église s’en imprègne et qu’un tel souffle entraîne l’assemblée (très) au-delà de ses propres murs.
Quand vous entendez “mission”, à quoi pensez-vous ? Un fardeau pesant ? Une obligation écrasante ? De la culpabilité ? Le dernier des ministères, s’il reste quelques ressources ? L’affaire de quelques “spécialistes” surmotivés ? Et si la mission n’était pas d’abord un devoir à supporter, mais le débordement naturel d’une joie immense en Dieu ? Vous le soupçonnez peut-être à peine, mais elle pulse au cœur même de la vie de votre Église locale.
La vraie mission sous la mission
« Le but suprême de l’Église n’est pas la mission : c’est l’adoration. Si la mission existe, c’est parce que l’adoration n’existe pas. »
Cette affirmation, devenue célèbre, ouvre le livre de Piper et résume bien sa thèse : la mission n’est pas une fin en soi, mais le moyen par lequel Dieu suscite des adorateurs parmi toutes les nations.
Piper ancre sa réflexion sur des textes comme le Psaume 97 : « L’Éternel règne : que la terre soit dans l’allégresse, que les îles nombreuses se réjouissent ! » (v. 1). La mission consiste à attirer les peuples dans la joie ardente de la gloire de Dieu, pas seulement à “convertir des individus” pour les rassembler dans un lieu qu’on appellerait “église”. Le culte devient ainsi à la fois le carburant et le but de la mission : on ne peut pas recommander ce que l’on ne chérit pas réellement.
Dans le même sens, Wright montre que la Bible entière est “un fruit de la mission de Dieu” et lui est consacrée (Wright, I.2, p. 43s). La mission n’est pas une annexe marginale de l’Écriture, mais le fil rouge qui la traverse. Lire Piper, c’est donc apprendre à relire toute la Bible dans une perspective à la fois messianique (le salut) et missionnelle (sa proclamation mondiale).
Pourquoi se préoccuper des peuples ?
Peut-être vous dites-vous : La mission, c’est pour les missionnaires de carrière, pas pour notre assemblée, trop faible en ressources. Ou bien : Le grand ordre de mission est-il encore pertinent ? Le livre de Piper, en s’appuyant sur les travaux de Ralph Winter, déconstruit cette idée. Winter a mis en lumière, dès le Congrès de Lausanne en 1974, l’existence de milliers de “peuples cachés” – des groupes ethnolinguistiques sans témoignage chrétien au sein de leur propre culture. Cette notion a transformé la stratégie missionnaire mondiale. Plus tard, il écrit :
« Nous ne pouvons pas nous contenter de nous concentrer sur la réussite des individus, mais nous devons, avant même cela, résoudre le casse-tête culturel du groupe auquel appartient un individu » (Winter, Mission Frontiers, août-septembre 1989).
Winter propose, dans les années 80, que chaque Église locale “adopte” un peuple spécifique, en partenariat avec une œuvre missionnaire, pour prier pour lui, se former à son sujet et, le moment venu, participer à l’envoi d’une équipe. Cette « percée missiologique » devient le critère déterminant pour discerner qu’un mouvement d’implantation d’Églises autochtone et viable s’y développe et permet au peuple d’évangéliser les siens sans aide extérieure.
Cette perspective “par peuples” recentre la mission de l’Église locale sur le projet global de Dieu et donne une direction concrète à notre engagement : sur les centaines de milliers d’assemblées évangéliques dans le monde, combien se préoccupent des plus de 7 000 groupes sans accès à l’Évangile ? Mon Église fait-elle partie de la solution ou favorise-t-elle le statu quo ?
Notre moteur : une joie radicale
L’un des grands mérites de Piper est de montrer que la mission ne repose pas sur la culpabilité, mais sur une joie profonde en Dieu. Comme nous l’avons vu, l’adoration fonde notre proclamation. Cette joie nous donne la force de refuser certaines joies terrestres. Elle transforme un chrétien occupé par sa propre santé (matérielle, psychique et même spirituelle) en témoin audacieux… au-delà de ses propres frontières culturelles (et ses préjugés inconscients). La mission ne peut pas être durable si elle est motivée par la pression ou la peur du regard des autres.
Si Christ n’est pas notre trésor suprême, nous n’avons rien de solide à offrir aux nations.
Cette vision n’est pas nouvelle, mais s’inscrit dans l’héritage de grands missionnaires, comme William Carey, David Brainerd, et les épouses des cinq martyrs Auca. Ces hommes et ces femmes n’ont pas “supporté” la mission par héroïsme humain, ils ont accepté la souffrance parce qu’ils avaient goûté à une joie plus grande que la sécurité ou le confort. John Paton prêt à être dévoré par les cannibales des Nouvelles-Hébrides, témoignait d’une conviction inébranlable en sa résurrection future.
Cette vision est à la fois exigeante et libératrice pour nos Églises : au lieu de multiplier les appels culpabilisants, elle invite à cultiver l’adoration, la joie en Dieu, la contemplation de sa gloire… et laisse cette joie débordante nourrir un élan missionnaire authentique. En d’autres termes, le réveil des Églises engendre les élans missionnaires.
Notre arme : la prière… mais laquelle ?
Un des chapitres les plus marquants du livre concerne la prière (chap. 2). Pourquoi nos vies de prière sont-elles si tièdes, surtout lorsque l’on parle d’adoration et de mission ?
Si la prière fonctionne mal entre les mains des croyants, c’est sans doute avant tout parce que nous essayons de transformer ce qui est un véritable talkie-walkie de guerre en un simple interphone intérieur.
Tant que nous percevons notre vie comme une promenade, la prière se résume à quelques appels sporadiques à Dieu pour régler des problèmes personnels et améliorer des circonstances extérieures. Or, une prière qui n’est pas vécu comme un combat spirituel reste tiède. Tant que nous ne comprenons pas que nous vivons comme en temps de guerre, nous avons du mal à saisir le rôle actif de la prière. La prière n’est pas un outil de confort, mais l’arme indispensable dans la guerre spirituelle des missions.
Cette analyse rejoint le diagnostic de J. I. Packer qui décrit une forme de « religion décontractée », où l’on perd de vue la réalité d’un conflit spirituel réel (voir son livre Laid back religion, 1989). De là découle un appel très concret : nos assemblées ont-elles davantage l’allure de salons confortables ou de centres de commandement en temps de guerre ? Où sont l’urgence et la vigilance ? Une Église engagée pour que l’Évangile progresse ne peut pas se contenter de quelques prières générales.
Votre assemblée abrite-t-elle plus de cellules de crise que de salons de confort ? Avez-vous mis en place des temps de prière réguliers centrés sur l’extérieur ? Intégré la prière pour les peuples lors des cultes (oui !) ? Créé une “cellule de veille” missionnaire qui nourrisse l’assemblée en informations et sujets d’intercession ?
Retrouver Dieu au cœur de la souffrance
Piper consacre également un chapitre fort à la place de la souffrance dans la mission, un thème souvent marginalisé dans le contexte occidental (chap. 3). À partir de textes comme Matthieu 10 et Jean 15, il rappelle que suivre Christ implique de porter la croix : « Le sang des martyrs est la semence de l’Église » (Tertullien). La souffrance n’est pas un accident de parcours, mais souvent le chemin normal par lequel Dieu rend son Évangile crédible aux yeux du monde.
Henry Martyn, Richard Wurmbrand, Charles Simeon : tous ont accepté le sacrifice parce que Dieu en valait la peine. Les récents témoignages du Soudan, de l’Ouzbékistan et du Mozambique confirment que la persévérance assumée de chrétiens persécutés ouvre des portes inattendues à l’Évangile et font naître la foi chez les nations.
La perte et la souffrance, pleinement assumées pour le royaume de Dieu, manifestent la valeur suprême de Dieu plus clairement que nos discours et nos cultes.
Que ce chapitre agisse comme un miroir pour nos Églises occidentales. Notre recherche de confort, de sécurité et de respectabilité sociale pourrait être l’obstacle principal à notre témoignage. Francis Schaeffer dénonçait notre facilité à glisser vers le compromis avec la culture ambiante (The Great Evangelical Disaster, 1984). Piper, lui, nous invite à reconsidérer la “normalité” de la souffrance dans la vie chrétienne, surtout quand il s’agit de mission.
Comment votre Église peut-elle s’impliquer concrètement
Au-delà des considérations théologiques, Piper pousse à réfléchir à des pistes concrètes pour une Église locale qui souhaite s’aligner sur la vision biblique de la mission. La responsabilité ne repose pas uniquement sur les missionnaires professionnels.
- “Adoptez“ un peuple : Winter proposait, en 1980, que chaque Église locale s’engage envers un groupe ethnique spécifique, si possible en partenariat avec une agence missionnaire établie. L’assemblée s’engage dans la prière régulière, l’information, la sensibilisation dans l’Église, et, avec le temps, dans le soutien financier et l’envoi éventuel d’ouvriers. Plusieurs Églises peuvent se jumeler autour d’un peuple pour favoriser la synergie. Cette dynamique se répercutera d’ailleurs dans la vie locale de l’Église. À WEC France, nous pouvons vous accompagner dans ce projet.
- Transformez votre prière : passez de l’interphone de maison au talkie-walkie de guerre, d’une prière centrée sur des circonstances confortables au combat de l’intercession pour la progression de l’Évangile. Nous avons un besoin urgent de la prière de toute l’Église pour des percées missiologiques. Cela peut commencer avec un simple groupe de prière mensuel dédié au sujet.
- Repensez votre définition de la réussite : Apocalypse 5.9 et 7.9 nourrissent l’espérance de voir, dans la “grande assemblée”, non pas un nombre maximum d’individus sauvés, mais toutes les nations, tribus, peuples et langues représentés. La réussite missionnaire n’est donc pas d’abord statistique, mais liée à la vision eschatologique d’un peuple multiculturel en adoration devant l’Agneau.
- Cultivez la joie en Dieu : lisez, méditez, adorez jusqu’à ce que Dieu devienne votre trésor suprême. Prêchez, louez, enseignez, accompagnez jusqu’à ce que l’Église soit inondée de la grandeur de Dieu. C’est de ce débordement que jaillira l’élan missionnaire. La plupart des grands mouvements missionnaires sont nés de réveils où la beauté de Dieu a été redécouverte.
Un appel intemporel
Trente ans après sa première publication d’origine, Que les nations se réjouissent demeure un classique incontournable. Le texte est enrichi d’un appel aux leaders de l’évangile de prospérité. Ce livre fonctionne comme une boussole théologique pour les responsables et membres d’Église, dans un monde où tant de batailles se jouent sur tous les fronts.
Pour Wright, « Il faut que les disciples du Christ crucifié et ressuscité aient une lecture messianique et missionnelle des Écritures » (p. 22). La mission n’est pas une activité humaine fondée sur une seule parole de Jésus-Christ, mais le mouvement global de Dieu pour rassembler son peuple.
Un défi qui nous concerne tous
Et si nous découvrions ensemble que nous ne sommes pas simplement appelés à « faire des missions », mais à manifester notre allégresse en Dieu avec une telle intensité, en paroles et en actes, que les nations ne pourront s’empêcher de se demander : « Quel est ce Dieu qui inspire une telle joie ? » ?
Empruntons ce chemin ensemble. Que les nations se réjouissent comme nos vies exultent… et puissent nos Églises imparfaites mais enthousiastes, devenir autant de canaux qui diffusent cette joie immense jusqu’aux extrémités de la terre.
En bonus, voici un résumé vidéo de cet article généré par IA :
Bibliographie
- Ouvrages cités :
- PIPER, John. Que les nations se réjouissent ! Marpent, BLF Éditions, 2009. Une nouvelle édition écourtée vient d’être publiée.
- WINTER, Ralph. « Unreached Peoples : Recent Developments in the Concept ». Mission Frontiers, août-septembre 1989, p. 18-23.
- WRIGHT, Christopher. La Mission de Dieu. Charols : Excelsis, 2012.
- Lectures complémentaires recommandées :
- BOSCH, David J., 1995. Dynamique de la mission chrétienne : Histoire et avenir des modèles missionnaires. Lomé/Paris/Genève : Haho/Karthala/Labor et Fides.
- DAWSON, John. Taking Our Cities for God. Lake Mary : Creation House, 1989.
- DUEWEL, Wesley. Ablaze for God. Grand Rapids : Francis Asbury Press of Zondervan, 1989.
- PIPER, John. Desiring God: Meditations of a Christian Hedonist [Chercher Dieu : Méditations d’un hédoniste chrétien]. Portland : Multnomah Press, 1986. Révisé 2011.
- STOTT, John. « Le Deu vivant est un Dieu missionnaire ». Dans WINTER, Ralph D. et HAWTHORNE, Steven C. (éd.). Perspectives sur le mouvement chrétien mondial : Recueil de textes. Littleton : William Carey Publishing, 2021, p. 3-8.
- WINTER, Ralph et HAWTHORNE, Steven C. (éd.). Perspectives sur le mouvement chrétien mondial : Recueil de textes. Littleton : William Carey Publishing, 2021.
- WRIGHT, Christopher. The Mission of God’s People: A Biblical Theology of the Church’s Mission [La Mission du Peuple de Dieu]. Grand Rapids : Zondervan, 2010.
Dans ce processus, se former théologiquement et pratiquement à une vision mondiale centrée sur la gloire de Dieu peut profondément renouveler votre communauté ; la formation décrite sur cette page est une opportunité pour équiper responsables et membres d’Église à replacer adorations et missions au cœur de la vie communautaire. Parallèlement, si votre Église désire discerner plus concrètement comment participer à l’envoi, au soutien et à l’accueil de missionnaires, vous pouvez vous renseigner sur les opportunités de service à WEC France ou écrire via le formulaire dédié.
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