Cet article commente le numéro de la revue Barnabas, vol. 23, n° 1, sorti en février 2026, par Crisis Care Training international, disponible sur www.crisiscaretraining.org, un ministère de WEC International.

Un missionnaire revient d’une zone de crise. Un pasteur enchaîne son troisième camp de jeunesse sans avoir pris un seul jour de repos. Une bénévole se lève à 5h pour « servir le Seigneur »… et s’effondre à 35 ans. Tous ces cas, loin d’être isolés, sont les symptômes d’une théologie incomplète : celle qui a appris à donner, mais pas à recevoir.
Ce numéro de la revue Barnabas pose une urgence souvent négligée de la vie chrétienne et missionnaire : comment des serviteurs de Dieu peuvent-ils demeurer debout au milieu des traumatismes, des crises et de l’épuisement ? À travers l’expertise de la Dre Cynthia Eriksson et les réflexions d’Amy Wilson, ce numéro explore comment « rebondir » et même s’épanouir au milieu des traumatismes et des crises qui jalonnent le service de Dieu.
Le corps n’est pas un ennemi : une doctrine de la Création souvent oubliée
Quand Paul demande de présenter son corps « comme un sacrifice vivant » (Romains 12.1), il n’appelle pas à se nuire volontairement à soi-même, mais à offrir ce que nous vivons de mieux. Or, dans de nombreux contextes chrétiens, la spiritualité a été construite contre le corps : contre ses besoins, ses limites, ses signaux d’alarme.
La réponse de la Dre Cynthia Eriksson est à la fois neurologique et théologique. Elle rappelle, à partir de la doctrine de la Création, que Dieu a conçu notre système nerveux avec une complexité extraordinaire, pour nous permettre de réagir aux menaces, certes, mais aussi pour nous reposer. Saviez-vous que nous possédons à la fois :
– un système nerveux sympathique utile pour combattre ou pour fuir les situations stressantes,
– et un système nerveux parasympathique, qui favorise le repos et la récupération.
Cette architecture est un cadeau de notre Créateur qui, par là, nous exhorte à ne pas nous appuyer trop sur l’un ou trop sur l’autre, mais à alterner.
Ce point a une portée théologique considérable. Par exemple, Walter Brueggemann, dans Sabbath as Resistance, affirme que le sabbat n’a pas pour fonction de nous récompenser après avoir bien travaillé : c’est d’abord « un retrait du système d’anxiété du Pharaon », c’est-à-dire de toute idéologie qui définit la valeur humaine par la production[1]. L’ennemi du repos, écrit-il, c’est l’idéologie consumériste qui transforme chaque heure en ressource à exploiter. Les chrétiens ne sont pas immunisés contre cette idéologie, ils en sont souvent les victimes les plus consciencieuses.
Dieu n’a pas créé le sabbat parce qu’il était fatigué. Il l’a créé parce que nous le sommes… et parce que notre culture veut nous persuader que la fatigue est une vertu.
Les 5 R de la résilience : un cadre pastoral pour tenir la distance
Sur la couverture, cette fleur s’épanouit dans une terre aride et craquelée. Elle rappelle que la vie peut surgir là où tout semble mort.
L’approche développée dans ce numéro repose sur une thèse centrale : la résilience n’est pas une simple force de caractère innée, mais une série de pratiques intentionnelles qui engagent tout l’être – corps, âme et esprit. La Dre Cynthia Eriksson propose un cadre novateur intitulé les « 5 R de la résilience et du rétablissement » : Régulation, Réflexion, Relations, Repos/Répit, et Raisons.
Attention, la présentation ludique en « 5 R » ne réduit pas ce modèle en bonnes habitudes psychologiques déconnectées de la foi ! Ils s’inscrivent dans une missiologie incarnée.
RÉGULATION. Le corps garde la mémoire du trauma, même quand l’esprit croit avoir tourné la page. Nous pouvons exercer une pratique simple comme la respiration consciente ou le « body scan » (balayage corporel). Alors, on ne va pas tomber dans un compromis avec le New Age. C’est juste une manière de reprendre contact avec la créature que Dieu a conçue. Élie sous le genêt (1 Rois 19) n’a pas reçu un message, mais du pain et de l’eau. Dieu a commencé par le corps.
On ne gère pas un traumatisme uniquement par la volonté, on le gère en apprenant à son corps qu’il est en sécurité.
RÉFLEXION. La lamentation biblique (les Psaumes de détresse, les cris de Job, les lamentations de Jérémie) est précisément un outil de réflexion sanctifiée. Elle ne nie pas la douleur, mais la porte devant Dieu, ce qui la transforme sans l’effacer. Ceux qui ont grandi dans une tradition qui valorise la louange permanente découvrent parfois trop tard que refouler la douleur est une forme de mensonge spirituel. Si vous exercez un ministère, ne confondez pas épuisement et manque de foi. La fatigue est une réponse naturelle à une crise prolongée, pas une faute morale.
RELATIONS. « Nous guérissons quand nous nous sentons aimés, et quand nous aimons les autres », note Amy Wilson dans ce numéro de la revue Barnabas. C’est une reformulation de la grande tradition chrétienne. Henri Nouwen, dans The Wounded Healer, avait formulé cela avec une franchise saisissante : « La grande illusion du leadership est de penser que les gens peuvent être conduits hors du désert par quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds ». La vulnérabilité du serviteur n’est pas un handicap. C’est sa crédibilité. Nous sommes conçus pour la connexion. Paradoxalement, le trauma nous pousse au retrait, par honte ou par crainte d’être « trop brisés ». Pourtant, le soutien social est la source primaire de résilience.
La mission n’est pas une course en solitaire, c’est une cordée où la vulnérabilité est notre meilleure protection.
REPOS OU RÉPIT. Ici, la théologie doit reprendre ses droits face à un activisme chrétien qui a transformé le burnout en témoignage. Considérons le sabbat non comme une interruption du travail, mais comme une « cessation du striving [effort] » (Miroslav Volf, Flourishing), de la compulsion à toujours vouloir produire plus, être plus, prouver plus. C’est dans ce repos que la joie redevient possible[2]. La Dre Eriksson relit le sabbat et souligne que ne pas se reposer est une distorsion de notre identité qui nous sépare de Dieu… au même titre que le meurtre ou le vol. Le repos n’est pas une récompense après le travail, c’est une condition préalable au service. En Église, comment nos structures valorisent-elles le repos ? Si nous ne faisons pas du sabbat un engagement sacré, nous sacrifions nos ouvriers sur l’autel de l’efficacité.
RAISONS. Le sens est l’ancre de la résilience. Dans un contexte occidental post-chrétien marqué par le cynisme et le nihilisme, retrouver une vocation transcendante – être appelé, envoyé, aimé – est non seulement un acte spirituel mais un acte de résistance culturelle. Volf le dit clairement : quand une vie n’est plus amarrée à Dieu comme donateur de sens, elle dérive inévitablement vers « l’existence insupportablement légère » du nihilisme ordinaire.
Mission durable : quand la santé de l’ouvrier devient missiologie
L’innovation ici réside dans l’intégration de la neuroplasticité à la spiritualité chrétienne : en changeant nos schémas de pensée, nous pouvons transformer les voies neuronales négatives formées par le traumatisme.
Une image marquante utilisée pour expliquer le rétablissement d’un enfant est celle de la balançoire à bascule. Les résultats positifs surviennent lorsque les facteurs de protection (soutien et sécurité) pèsent plus lourd que les facteurs de risque.
Un ministère, qu’il soit pastoral, ou auprès des peuples sans accès à l’Évangile, ne peut tenir dans la durée s’il ignore les limites du corps humain. Le cadre des 5 R déplace la mission d’un activisme épuisant vers une « présence résiliente », où la santé de l’ouvrier devient le terreau de sa fécondité.
David Bosch, dans sa summa missiologica – Dynamiques de la mission chrétienne – souligne que la mission authentique ne peut être dissociée d’une spiritualité intégrale. Bosch critique sévèrement ceux qui réduisent le protestantisme missionnaire optimiste qui réduit le service chrétien à l’efficacité et à l’expansion, au détriment de la profondeur spirituelle (p. 372). Un ouvrier épuisé n’est pas seulement une victime : il devient, malgré lui, un contre-témoignage à la bonne nouvelle d’un Dieu qui donne du repos. Comment croiront-ils à notre message sur le « repos de sabbat » s’ils nous voient nous épuiser tous les jours ?
Ceci interpelle directement le chrétien ordinaire, celui qui n’est pas missionnaire au sens professionnel : le bénévole de l’Église locale, le parent qui élève ses enfants dans la foi, l’étudiant qui vit sa foi sur le campus. Le burnout spirituel n’est pas réservé aux « grands serviteurs ». Il guette quiconque confond dévotion et épuisement.
Parmi les anecdotes inspirantes, on note celle d’une amie d’Amérique latine pour qui cuisiner un grand dîner familial devient un acte de résilience : l’action rythmique de couper les ingrédients (la régulation physique) et la connexion avec les siens (les relations) transforment une tâche quotidienne en un moment de guérison.
Ou bien, vous vous rendez peut-être compte que vous vous détendez et vous régulez plus facilement à l’extérieur, ce qui pourrait vous amener à pratiquer quotidiennement la marche et la respiration conscientes. L’essentiel est que vous prêtiez attention à ces domaines et que vous vous efforciez de développer vos propres rythmes et habitudes qui peuvent vous aider à vous remettre continuellement des défis actuels, à aller de l’avant et à développer votre résilience pour l’avenir ! (p. 11)
Elle ajoute : « Nous guérissons quand nous nous sentons aimés, et quand nous aimons les autres ».
Ce que cela change pour nous
- Dans ma vie de disciple : pratiquer le « body scan » (le balayage corporel) pour identifier les tensions et prendre une respiration profonde intentionnelle afin de relâcher les épaules.
- Pour le responsable d’Église ou de ministère : revalorisons le sabbat. Pour rappel, le manque de repos est présenté comme aussi dommageable qu’un acte de meurtre, car il nous sépare de Dieu. Instaurons une culture où l’on a le droit de dire « Je suis fatigué » sans que cela soit perçu comme une démission spirituelle.
- Pour le groupe de prière : ne prions pas seulement pour la « victoire », prions pour la « capacité de récupération » de nos envoyés. Intercédons spécifiquement pour la sécurité émotionnelle de nos responsables.
Identifions quel « R » nous fait le plus défaut aujourd’hui ? Est-ce le repos ? La vérité sur nos pensées ? Lequel est le plus accessible personnellement ? Apprenons à intégrer un nouveau rythme de santé pour tenir sur le long terme.
Posons-nous les bonnes questions
Voici trois questions à vous poser honnêtement :
- Régulation et repos : avez-vous des rythmes délibérés de récupération ? Non des vacances subies, mais des espaces gardés ? Le quatrième commandement est le plus long de tous les Dix commandements, et le seul dont les Occidentaux se vantent de ne pas l’observer (Brueggemann, p. 33). C’est révélateur.
- Relations : avez-vous une ou deux personnes à qui vous pouvez dire vraiment comment vous allez… pas la version présentable ? Le ministère sans vulnérabilité produit un service qui « ne sera pas perçu comme authentique » (Nouwen, p. 4). Cela vaut aussi pour les relations amicales.
- Raisons : savez-vous encore pourquoi vous faites ce que vous faites ? Pas la réponse théologique correcte, mais la réponse viscérale, la conviction qui vous motive le matin ? Si elle s’est érodée, c’est le signal que le cinquième R a besoin d’attention.
Conclusion

La Dre Eriksson ancre la résilience dans une théologie de l’Incarnation appliquée à la vie quotidienne : Dieu a pris un corps, et ce corps a dormi, mangé, pleuré, il a eu besoin d’être seul. Prendre soin de son corps et de son âme ne nous détournera pas de notre ministère, mais il favorise sa durabilité.
Une fleur qui pousse dans une terre craquelée ne le fait pas malgré ses racines, mais grâce à elles. Vos racines, c’est-à-dire vos rythmes de repos, vos relations, votre sens profond de vocation, tout cela ne vous éloigne pas du service, mais vous permet de tenir.
Apprenez-en bien plus et bien mieux en téléchargeant le numéro (en anglais) !
Dans un monde où tant de chrétiens s’effondrent en silence, tenir est déjà une forme de témoignage.
Et vous, quel est votre rituel personnel de « répit » qui vous permet de tenir dans la durée ? Partagez-le avec nous en commentaire !
Mini-bibliographie
- BOSCH, David. Dynamique de la mission chrétienne : Histoire et avenir des modèles missionnaires. Lomé/Paris : HAHO/Karthala/Labor et Fides, 1995. En particulier le chapitre 12, p. 372-393.
- BRUEGGEMANN, Walter. Le sabbat comme résistance : dire non à la culture du maintenant. Genève : Labor et Fides, 2017.
- ERIKSSON, Cynthia B. & ABERNETHY, Alexis D. « Trauma Informed Care in Ministry Contexts. » In Journal of Psychology and Theology, 2014.
- NOUWEN, Henri J. The Wounded Healer : Ministry in Contemporary Society. New York : Doubleday, 1972, réédition Image Books, 1979, 100 p.
- SCAZZERO, Peter. Les chemins d’une spiritualité émotionnellement saine. Charols, Excelsis, 2019, 304 p. Un classique sur l’intégration de la santé émotionnelle et de la maturité spirituelle.
- SWENSON, Richard A. Margin: Restoring Emotional, Physical, Financial, and Time Reserves to Overloaded Lives. Colorado Springs : NavPress, 2004 (éd. rév.), 284 p. Une analyse de l’épuisement systémique dans la vie contemporaine à partir d’une perspective chrétienne.
- VOLF, Miroslav. Flourishing : Why We Need Religion in a Globalized World. New Haven/London : Yale University Press, 2015. En particulier le chapitre 8 « Sabbath and Eschatological Rest ».
[1] « Partout où YHWH gouverne à la place de Pharaon, la sérénité de YHWH contrebalance efficacement l’anxiété permanente de Pharaon. Dans notre contexte contemporain marqué par la course effrénée à l’anxiété, la célébration du sabbat est à la fois un acte de résistance et une alternative. C’est un acte de résistance, car il s’agit d’une affirmation visible que nos vies ne sont pas définies par la production et la consommation de biens de consommation. » (W. Brueggemann, TP).
[2] Volf décrit le sabbat comme le moment où entre « la joie dans le monde comme don et la joie en Dieu comme donateur règne en maître » (p. 204-205).
La loi est comme un don à la personne et à la communauté en vue de relations « heureuses ».
L’ordre a été donné d’éviter une dépendance asservissante au travail, mais aussi de leur donner un moment régulier pour célébrer la liberté que Dieu leur avait donnée et le louer. Le sabbat est une question de liberté. En tant qu’êtres humains, notre identité, notre valeur, notre raison d’être ne sont pas liées à ce que nous faisons, mais au fait que nous sommes faits à l’image de Dieu. Est-ce que je structure toute ma vie autour du dessein de Dieu pour six jours de travail (à la maison, au travail, dans la communauté) et un jour de repos et d’adoration ? Est-ce que je permets au rythme de la création de Dieu d’organiser mon propre temps et mon existence dans ce monde ? Ou est-ce que je crois que je suis le seigneur de mon temps ? Est-ce que je permets à des choses d’interférer avec le fait que Dieu a désigné un jour sur sept comme repos spirituel et rendre un culte particulier à Dieu ? Le sabbat/repos de Dieu est-il bel et bien un délice pour vous et moi ? La loi du sabbat/repos nous offre un double bienfait : celui de nous garder vrais, conscients de nos limites, et à ce titre libre ; et celui de découvrir dans la Loi non une somme de restrictions, mais l’histoire d’une promesse et d’un don qui nous libèrent de nos propres esclavages.
Le sabbat n’est pas seulement pour nous rappeler le salut de Dieu dans le passé ou pour nous aider à embrasser la liberté et l’identité que nous avons dans le présent, mais c’est aussi un indicateur vers un avenir meilleur, vers le repos éternel, qu’un jour Dieu donnera pour nous qui mettons notre espoir dans le Christ ressuscité.
Merci François pour ce complément si riche ! Tu as raison de souligner que le repos est un don avant d’être une règle. Tu as parfaitement mis le doigt sur ce qui me semble essentiel : le sabbat est avant tout une question de liberté. Passer de la résilience biologique à la liberté spirituelle, c’est comprendre que notre identité ne dépend pas de notre production. C’est un acte de résistance magnifique contre « l’anxiété du Pharaon ». Merci pour cet éclairage !