Analyse du Mission Frontiers, vol. 48, n° 1, de janvier-février 2026

Nous tenons généralement pour acquis que la foi est avant tout une affaire de conviction personnelle, de croyance intérieure et de conviction théologique. C’est une idée simple : les gens adoptent un ensemble de doctrines, et ce sont ces croyances qui façonnent ensuite leur comportement et leur appartenance à une communauté. Cette perspective, profondément ancrée dans notre pensée occidentale, est l’héritage de la Réforme protestante, avec son accent sur la foi individuelle, et des Lumières, qui ont placé l’individu rationnel au centre de tout.
Mais que se passerait-il si cette hypothèse était erronée, ou du moins incomplète ? Des recherches récentes issues de l’étude scientifique des religions, notamment de la sociologie, brossent un tableau beaucoup plus complexe et surprenant. Comme le démontre le Dr Samuel L. Perry dans son ouvrage Religion for Realists, notre compréhension de ce qui motive le comportement religieux est souvent fondée sur des idées fausses, profondément ancrées dans une perspective individualiste.
Cet article explore les leçons les plus marquantes et contre-intuitives de cette nouvelle perspective. Nous allons examiner quatre idées clés qui pourraient bien changer votre façon de voir la foi, la communauté et la mission. Préparez-vous à remettre en question ce que vous pensiez savoir sur la dynamique de la croyance.
1. L’idée maîtresse : Nous « appartenons » avant de « croire »
La thèse centrale du Dr Samuel Perry est un véritable choc pour notre conception individualiste de la foi : la religion est fondamentalement plus une question d’identités sociales et de normes de groupe que de croyances théologiques individuelles. En d’autres termes, notre besoin inné d’appartenir à un groupe façonne nos croyances, et non l’inverse.
Le Dr Perry illustre ce point avec l’exemple de « nouveaux-nés chrétiens » dans son ministère universitaire. Leurs témoignages, lorsqu’ils n’étaient pas formatés, ne mettaient pas l’accent sur un changement de doctrine, mais sur la découverte d’un nouveau groupe d’amis accueillant et chaleureux. Ils parlaient de solitude et d’isolement, puis de la joie de trouver une communauté où ils se sentaient enfin à leur place. L’expérience de la conversion était, d’un point de vue humain, une transition sociale avant d’être une révolution théologique.
Cette idée est renforcée par une observation de l’éditorialiste Duke Dillard. Il note que pendant la pandémie de COVID-19, de nombreuses personnes ont quitté leur église non pas en raison de différends doctrinaux, mais parce qu’elles estimaient que la communauté n’était plus « leur peuple » en raison de désaccords sur des questions comme le port du masque. L’appartenance au groupe a primé sur le credo partagé.
“We are belongers before we are believers.” —Samuel L. Perry
Cette idée est si puissante parce qu’elle déconstruit le modèle occidental de la conversion comme étant une décision purement intellectuelle et privée. Elle nous oblige à voir la foi comme une expérience profondément sociale et communautaire dès le départ.
2. Ce qui alimente vraiment la croissance religieuse (indice : ce ne sont pas que les grandes idées)
Deux autres idées fausses identifiées par le Dr Perry sont que la croissance religieuse est due au mérite des idées et des doctrines, et que le changement se produit par des décisions individuelles. La perspective « réaliste », étayée par des données sociologiques, offre une explication différente : les grandes tendances religieuses sont plus souvent façonnées par des dynamiques de population (taux de natalité, migrations) et des structures sociales majeures (gouvernements, économies, lois).
Contrairement à l’adage populaire selon lequel « le sang des chrétiens est une semence », les recherches montrent que la persécution systématique est souvent très efficace pour supprimer des groupes religieux. Les structures de pouvoir ont un impact tangible. De même, comme le souligne Wes Watkins dans son article « Redeeming Realism », les mouvements d’implantation d’églises sont plus susceptibles d’émerger dans des contextes de croissance démographique. Ces forces macro-économiques sont puissantes précisément parce qu’elles opèrent au niveau de l’identité sociale et de la formation des communautés — ce même « besoin d’appartenir » que Perry identifie comme étant primordial. Il ne s’agit pas seulement du fait que les « corps précèdent les idées », comme le note Watkins ; il s’agit du fait que les communautés de corps constituent le substrat sur lequel la croyance se construit.
Cette perspective est contre-intuitive car elle ancre notre compréhension de la mission dans des réalités démographiques et structurelles concrètes, plutôt que de la considérer uniquement comme une bataille spirituelle ou idéologique. Elle nous rappelle que la foi se propage à travers des corps, des familles et des sociétés, qui sont tous influencés par des forces matérielles bien réelles.
3. L’Évangile est un message, pas un nouveau « maillot d’équipe »
Si l’appartenance précède la croyance, quelles sont les implications pour la mission ? L’une des plus profondes est que l’Évangile doit être implanté au sein des communautés existantes plutôt que d’extraire les individus pour les placer dans un nouveau groupe. RW Lewis, dans son article « The Gospel and the World’s Religions », critique le modèle de « l’extraction attractionnelle », où les nouveaux croyants sont arrachés à leurs familles et à leurs communautés. Ce modèle échoue car il méconnaît fondamentalement la nature humaine, telle qu’expliquée par Perry. Il demande aux individus de violer leur besoin le plus fondamental — l’appartenance — afin d’adopter un nouvel ensemble de croyances, les vouant ainsi à un échec social et spirituel. L’erreur missiologique est d’abord une erreur sociologique.
Les exemples bibliques soutiennent cette idée. Jésus n’a pas demandé à la femme samaritaine de devenir juive. Pierre n’a pas exigé que la maisonnée romaine de Corneille abandonne sa communauté. L’objectif est d’implanter le message de l’Évangile au sein des structures sociales existantes. Pour de nombreuses personnes dans le monde, comme le soulignent John Jay Travis et Anna Travis à propos des contextes musulmans, quitter sa religion de naissance est impensable car cela équivaut à couper tous les liens sociaux et familiaux.
Comme le cite le théologien David Bosch, cette perspective remet en question l’essence même de notre approche missionnaire :
“I have suggested that Jesus had no intention of founding a new religion.” —David Bosch
L’implication est profonde : le travail missionnaire devrait se concentrer sur la transformation des communautés de l’intérieur, en apportant un message qui donne un sens nouveau aux relations existantes, plutôt que de demander aux individus de changer d’allégeance religieuse et culturelle.
4. Remettre en question nos étiquettes : un nouveau regard sur le « syncrétisme »
Cette compréhension de la religion en tant que phénomène social et culturel nous invite également à plus d’humilité dans notre jugement des pratiques des autres. Dans son article « Rethinking Syncretism », Claire TC Chong explique que ce que les observateurs occidentaux qualifient souvent péjorativement de « syncrétique » (un mélange inapproprié de religions) peut avoir une signification complètement différente pour ceux qui le pratiquent.
Elle donne un exemple frappant : dans certaines cultures bouddhistes, faire une offrande à un esprit local n’est pas un acte d’adoration ou de loyauté divisée. C’est un acte de convenance sociale, semblable au fait d’offrir un cadeau à un chef de village. Il s’agit de maintenir l’harmonie sociale dans un univers perçu comme incluant à la fois les humains et les esprits. Le juger comme un compromis théologique, c’est appliquer un cadre occidental qui sépare rigoureusement les religions en systèmes purs et exclusifs, une conception qui n’est pas universelle.
L’argument central est que nos jugements en disent souvent plus sur notre propre cadre culturel que sur la pratique elle-même. C’est une leçon cruciale : avant d’appliquer des critiques externes, nous devons chercher à comprendre le monde du point de vue de l’autre, avec une humilité et une compassion profondes.
Conclusion : Une dernière pensée à méditer
Ces aperçus de l’étude scientifique de la religion ne diminuent en rien la puissance de la foi, mais ils la resituent dans sa réalité humaine. La foi et la religion sont beaucoup plus sociales, incarnées et communautaires que nous ne l’admettons souvent. Elles ne sont pas simplement des ensembles d’idées abstraites, mais des manières de vivre, d’appartenir et de trouver un sens au sein d’un groupe.
Cette prise de conscience nous laisse avec une question fondamentale qui mérite une réflexion personnelle. Si notre besoin humain le plus profond est celui d’appartenir, comment cela change-t-il la façon dont nous invitons les autres dans nos communautés, et comment cela doit-il remodeler notre propre parcours de foi ?